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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/850

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pécuniaires. La crainte seule de pousser à une ruine complète ces pauvres gens qu’ils tiennent comme dans un étau, les arrête ; ils ne les ménagent que par intérêt personnel et n’échelonnent les réquisitions que pour leur laisser la possibilité d’y satisfaire. A l’insu de sa femme, le docteur leur fait concessions sur concessions. Il donne quittance de sommes qu’il n’a pas reçues et qu’on simule avoir remboursées sur la caution. Aussi les intérêts qui lui sont versés diminuent peu à peu et ils ne sont d’ailleurs que très irrégulièrement payés. Tant qu’elle le peut, la mère de Maria lui vient en aide ; mais ses biens étant confisqués ou pillés, elle est elle-même réduite à la misère. Sachant sa fille de nouveau enceinte, elle accourt à Siegen pour l’assister, et c’est là, dans le dénuement et l’incertitude du lendemain, que le 28 juin 1577 vient au monde l’enfant qui allait assurer au nom de Rubens, alors voué aux humiliations et à l’obscurité, la célébrité la plus haute. A raison de la fête des deux saints dont la solennité tombait le lendemain, il recevait au baptême les prénoms de Pierre-Paul ; mais sa naissance ne devait pas laisser plus de traces que celle de son frère Philippe, et ce silence volontaire fait autour de son berceau se rattachait, nous le verrons, à un ensemble de précautions destinées à laisser dans l’oubli tous les commencemens de cette glorieuse existence.

Peu de temps après, en 1578, sur les pressantes requêtes du ménage et moyennant de nouveaux sacrifices consentis par lui, Rubens obtenait l’autorisation d’aller s’établir avec ses enfans à Cologne. En dépit de la gêne extrême où elle se trouvait, la famille traversa alors une période de tranquillité relative. Le docteur arrivait peu à peu à utiliser son savoir comme juriste. Des personnes riches le consultaient, lui confiaient la conduite de leurs affaires ou de procès importans dans lesquels elles étaient engagées. Maria, on le pense bien, ne restait pas inactive. Outre les soins du ménage et des enfans, elle avait pris chez elle quelques pensionnaires ; et des dames charitables, touchées de l’ardeur avec laquelle elle se dévouait à sa tâche, lui avaient fait des avances pour monter un petit commerce. Les étrangers, les indifférens eux-mêmes témoignaient une sympathie croissante à cette femme courageuse qui, au prix d’efforts si méritans, cherchait à mener une existence honorable. Mais, dans cette vie au jour le jour, les deux époux parvenaient à grand’peine à se tirer d’affaire et même dans les meilleurs momens, il leur eût été difficile de réunir une centaine de thalers. Cependant l’estime qu’ils inspiraient était telle qu’un brave garçon venait de se fiancer à leur fille aînée, Blandine.

Ce bonheur, si précaire et si chèrement acquis, allait s’écrouler