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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/85

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constituait pour lui un mode d’emprunt forcé des plus séduisans : pas d’intérêts à payer, aucun amortissement à prévoir, succès certain de chaque émission, puisque personne ne pouvait refuser en paiement ces assignats revêtus de la signature gouvernementale. Mais les lois économiques, plus puissantes que les ministres des finances, se chargèrent de rétablir l’équilibre : le papier ne cessa de baisser par rapport au métal, et il fallait en 1813 donner plus de quatre roubles de billets pour obtenir un rouble en argent. La nécessité de réduire le volume d’une circulation aussi dépréciée éclatait au grand jour. Le papier est toutefois moins facile à détruire qu’à créer. En 1839, après vingt ans d’efforts, les 800 millions de billets qui avaient marqué l’apogée de l’inflation n’étaient encore réduits que d’un quart : et leur valeur était des deux septièmes du métal. Le célèbre Cancrine, l’ami de M. Thiers, qui fut l’un des plus éminens ministres des finances de Russie, prit alors une mesure héroïque, par laquelle il espérait rétablir à tout jamais l’étalon : il retira les anciens billets, en donnant deux roubles de la monnaie réformée contre sept roubles-papier. Cette nouvelle monnaie était le rouble-crédit, le billet de la Banque de Russie, tel qu’il circule encore, mais qui fut alors déclaré remboursable en métal à présentation. Un stock d’argent et d’or était déposé à la Banque, dans un compte qui reçut le nom significatif de fonds d’échange, et qui devait être toujours maintenu à un niveau suffisant pour permettre de rembourser tous les billets qui se présenteraient.

L’opération de Cancrine était, de la part du gouvernement, un aveu d’impuissance de relever l’instrument de circulation à sa valeur originaire ; mais, comme cette dépréciation du rouble-papier remontait à près d’un demi-siècle, que les effets en avaient été amortis par les générations qui s’étaient succédé, que la nation dans son ensemble était habituée à la valeur du billet telle qu’elle résultait de sa cote par rapport au métal, la refonte du système monétaire sur cette dernière base ne causa pas de secousse violente. Elle consacrait des pertes énormes subies dans le passé, mais elle fixait l’avenir en donnant désormais un fondement stable à la circulation. L’oukase du 1er juillet 1839 ordonna que l’unité monétaire serait de nouveau le rouble-argent, et que tous les engagemens libellés en papier seraient transférés en argent à raison de deux roubles argent pour sept roubles-papier. Il fut défendu de contracter aucun engagement et de conclure aucune transaction dans une autre monnaie que les roubles-argent, dont les 170 millions de roubles-crédit créés d’abord étaient la représentation. Le public fut autorisé à en demander d’autres contre dépôt