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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/832

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conditions peuvent donc être plus strictes pour l’électoral communal que pour l’électorat politique, qui, institué par l’État pour l’Etal, est, comme l’État, de droit public et général.

Suivant les différens pays, le domicile requis est de six mois, un an, deux ans et même trois ans. Il se peut que six mois, ce soit trop peu, mais deux ou trois ans, c’est trop. Exiger de l’électeur deux ou trois ans de domicile, — ou le priver du droit de voter, — n’est-ce pas perdre de vue le monde contemporain et s’attarder aux environs de 1800 ou de 1810 ? Au cours de ce XIXe siècle, la grande industrie a comme déraciné et mobilisé l’homme ; elle a bouleversé les conditions du travail et, par là même, les conditions de l’habitation ; car l’homme va où est la vie, laquelle est où est le travail. Si le travail abonde et dure, il reste ; s’il manque, il part pour le chercher. Or, la production dépendant de la demande, la demande étant capricieuse, irrégulière et la grande industrie participant un peu de la spéculation, la demande se déplace, la production se déplace, le travail se déplace et l’homme se déplace après lui. S’il serait excessif de prétendre que « c’est un continuel exode des niasses ouvrières en continuel mouvement », il ne l’est pas de dire que beaucoup d’ouvriers sont obligés de se déplacer assez souvent et qu’il n’en est guère d’assurés de trouver toujours le travail et la vie dans le même lieu.

On ne pourrait, par conséquent, exiger pour l’électorat une trop longue durée de domicile, sans enlèvera beaucoup d’ouvriers le droit de vote, sans leur reprendre d’une main ce qu’on leur avait donné de l’autre, sans commettre une manifeste injustice et sans réduire à un suffrage restreint le suffrage proclamé solennellement universel.

Six mois de domicile sont-ils trop peu et redoute-t-on d’ouvrir ainsi la porte à des compagnons turbulens, qu’il serait prudent de laisser dehors ? A-t-on peur de livrer la place aux grandes compagnies du suffrage, à l’armée roulante de la politique ? alors, qu’on demande un an, au lieu de six mois, si le profit que l’État y peut faire vaut le mécontentement qu’on ne manquera (pas de soulever, et si c’est la peine de toucher à une loi fondamentale pour n’y changer qu’une virgule. Mais on ne peut demander plus d’un an, parce que demander plus, ce serait faillir aux conditions de la politique dans l’État moderne, qui sont les conditions de la vie, qui sont les conditions du travail dans le monde moderne, et s’éloigner de la vie, alors que ce doit être tout l’effort de la politique de s’en rapprocher et de la suivre.