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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/817

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public s’étendait, la qualité de la presse descendait à cette médiocrité qui est le lot et comme la loi des foules. Ce n’est pas la presse qui a élevé le public jusqu’à elle, c’est le public qui a attiré la presse jusqu’à lui. Elle n’a pas haussé le public à un sou jusqu’à une politique raisonnée et consciente : elle s’est contentée de jeter à tout le public indifféremment sa pâture quotidienne de politique à un sou. Ne pouvait-elle pas comprendre et pratiquer autrement son rôle ? C’est une grande question, mais pour toutes ces raisons, ce qu’il y a de sûr, c’est que la presse n’a pas fait l’éducation du suffrage universel et que, pour la faire, il lui faudrait elle-même se refaire du tout au tout.

Outre l’école et la presse, il y aurait encore, pour faire cette éducation, les associations libres. Et à la vérité, elles ne manquent pas, mais elles ne sont ni assez nombreuses ni assez suivies. Quelques-unes ont déjà tenté et accompli d’excellente besogne, mais plutôt en vue de l’instruction générale que de l’éducation politique, et, on le répète, l’une ou l’autre, ce n’est pas tout un. Peut-être ne s’y essaieraient-elles pas sans danger ; et le danger, pour une société qui voudrait travailler à l’éducation du suffrage universel, serait de devenir la chose d’un politicien ou d’un groupe de politiciens, lesquels ne la regarderaient que comme un outil à pétrir sous leurs doigts la pâte électorale. Deux ou trois grandes associations ont à peu près, quant à présent, échappé à ce péril, mais on voit bien les grippeminauds qui les guettent. Alors, elles seraient perdues pour le bien à faire, l’éducation et non la captation de la liberté ou du droit politiques ; elles ne seraient plus — et la plupart des autres en sont là — que de pures ou d’impures boutiques, hypocrites succursales de comités, dont l’éducation du suffrage est le moindre souci et qui ont, au contraire, un intérêt certain à ce que cette éducation, tant prônée par eux, se passe en belles paroles, mais, venant aux actes, à ce qu’elle ne soit jamais faite.

Reste enfin le suffrage universel auto-didacte, l’auto-éducation du suffrage universel, en laquelle l’âme noble et quelque peu naïve de John Stuart Mill a professé une foi si touchante, et si ruinée en nous par l’expérience. Mais quel gaspillage de temps et de peine ! quels tâtonnemens et quelles malfaçons, si l’on devait tout tirer de soi-même, s’instruire sans maîtres, à la sueur de son front, et, à chaque fois, réinventer son art ! Depuis que l’humanité se connaît, elle ne s’est appliquée qu’à cela : à devenir forgeron autrement qu’en forgeant et quand, pour le devenir, il lui en eût coûté un trop dur effort, la lassitude l’a prise ; — et elle n’a pas forgé. Au surplus, et quoi qu’il en soit, il y a cinquante ans que nous votons, et votons-nous