Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/816

Cette page n’a pas encore été corrigée


journaux les plus sages et les mieux informés, les seuls qui aient du poids et de l’autorité chez nous et au dehors, ne sauraient guère contribuer à l’éducation du suffrage universel, parce qu’ils ne vont pas assez avant dans le peuple ; et, aussi bien dans ces journaux mêmes, que de questions sont traitées légèrement, sans étude, à la hâte et presque au pied levé ! Que de formules vides de sens, d’aphorismes non vérifiés, de préjugés momifiés en phrases de convention ! que d’oripeaux et de « clichés », ou, d’un seul mot, que de fétichisme politique ! Pour d’autres, c’est la frivolité et le dilettantisme mêmes ; ce qu’on appelle « l’esprit » et ce qu’on appelait « la gauloiserie », raffinés et tournés en un « parisianisme » de café et de coulisses, avec un reportage impudent, qui ne respecte ni devoirs, ni droits, ni deuils, ni misères, et qui s’indigne quand il se trouve encore quelqu’un qui, ne croyant pas devoir mettre tout le monde dans ses secrets de famille, ose défendre sa porte à un « représentant de la presse ».

Hâtons-nous, du reste, de l’avouer, puisque ce n’est que justice : s’il y a là un mal qui, invétéré et exaspéré, se changerait en une vraie maladie sociale, la presse n’est pas seule coupable, et le public l’est autant qu’elle. La presse sert au public ce qu’il aime : elle a tort de le lui servir, mais le public a tort de l’aimer. Voilà pour les péchés capitaux de la presse : le manque d’idées et de connaissances, la routinière banalité du fond et de la forme, la satisfaction à peu de frais, la course au renseignement, exact ou inexact, la précipitation à conclure, l’habitude de trancher en tout, la tendance à entraîner l’opinion publique et à la dévoyer sur des sujets qui ne sont pas matière d’opinion publique, le penchant à la suspicion et la complaisance au scandale. On ne veut rien dire de plus, ni faire même l’allusion la plus voilée à certaines pratiques : nous ne parlons ici de la presse qu’en tant qu’agent d’éducation pour le suffrage universel.

Mais il est une observation d’une portée plus générale et qu’on ne peut pas ne pas faire. Puissance ou non, la presse est un produit de ce siècle. Or, économiquement, qu’est-ce qui donne à ce siècle sa physionomie entre tous les autres ? C’est qu’il a vu baisser les prix, s’étendre le marché, diminuer la qualité, s’accroître le goût et le besoin de gagner. A tous égards, la presseront il s’est plaint parfois, est son sang et sa fille. A mesure que le prix des journaux a baissé, leur clientèle s’est étendue ; à mesure que la presse est apparue comme un instrument de lucre ou de spéculation, on ne lui a plus guère assigné pour but que de gagner. La préoccupation de « l’affaire » a dominé, puis absorbé, jusqu’à ce qu’elle achève un jour de l’étouffer, la préoccupation doctrinale. En même temps et d’un autre côté, à mesure que le