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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/809

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même, et moi et toi sous le portail qui parlons à voix basse des choses étemelles — n’avons-nous pas déjà existé ?

Et ne devons-nous pas revenir pour courir de l’autre côté, en avant, devant nous, dans la longue vallée lugubre — et revenir éternellement ?… Le temps lui aussi est un cercle.

Je parlais ainsi et toujours plus faiblement ; car j’avais peur de mes propres paroles et de mes pensées de derrière la tête. Alors tout à coup j’entendis hurler un chien.

… Et ce que je vis alors, seul, abandonné, entre ces roches sauvages, sous le plus odieux et le plus désolé des clairs de lune, jamais vraiment je n’ai rien vu de pareil.

Un jeune berger se roulait, se débattait à terre, étouffant, le visage convulsé. Un louid serpent noir lui pendait de la bouche.

Ai-je jamais vu autant de dégoût et de pâle horreur sur un visage ? Sans doute il avait dormi la bouche ouverte : alors le serpent était entré dans son gosier et l’avait mordu là.

Je saisis le serpent dans ma main et je tirai de toutes mes forces — mais en vain. Il était plongé dans la gorge et s’y était fixé de ses crocs. Et je criai au berger : Mors ! mors donc ! Coupe-lui la tête !

Et dans ce cri, il y avait mon horreur, ma haine, mon dégoût, ma pitié, tout ce qu’il y a eu en moi de bon et de méchant — en un seul cri.

Ô vous, marins intrépides ! aventureux chercheurs dont les voiles rusées tentent les mers inconnues, marins ivres d’énigmes, ô vous qui n’avez peur de rien, vous que des sons de flûte entraînent vers les gouffres perfides !

Répondez, devinez mon énigme, déchiffrez la vision du plus solitaire des hommes.

Les rudes marins de l’aventureux navire ne répondirent rien à Zarathoustra. Ils se contentèrent de tirer leurs cordages en sifflant une hardie chanson de mer, ce qui était peut-être la plus éloquente des répliques. Je tenterai cependant de répondre à leur place. Oui, il y a en tout ceci une puissante Némésis et une logique impeccable. L’idée du Divin ou d’une cause première et d’une fin dernière, antérieure et postérieure au monde visible, supérieure au temps et à l’espace, s’impose à la raison sans qu’elle puisse l’embrasser. Mais l’intuition directe de l’esprit voit en Dieu sa propre source et la raison de tout. L’âme remonte à lui par un acte d’amour et un effort de bonté qui est en même temps la plus haute affirmation d’elle-même et la condition de toute connaissance spirituelle. Zarathoustra en niant, par orgueil, Dieu, l’Âme et l’Amour divin, s’est fermé la sphère supérieure de la conscience, où l’homme trouve dès à présent son refuge et son sanctuaire. Par cette négation voulue, haineuse et opiniâtre, il a mutilé sa propre nature. Ayant détruit en lui-même le paradis de l’âme et l’Olympe de l’Idée pure, il se condamne à tourner éternellement dans le monde élémentaire, la buffera infernal che mai non resta, et se plonge dans l’enfer qu’il s’est créé. Il a repoussé en blasphémant l’ange voilé de l’éternité spirituelle ; mais le