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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/798

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se décide à redescendre vers les hommes pour partager ses trésors avec eux. En route, il rencontre un vieil ermite dont la prière produit sur l’oreille du prophète l’effet d’un grognement monotone. Zarathoustra passe devant lui avec un sourire de mépris et se dit à lui-même : « Serait-il possible que ce vieux saint dans sa forêt ne sache pas encore que Dieu est mort ? » Dans la ville prochaine, il trouve la foule assemblée sur le marché. Elle attend l’arrivée d’un danseur de corde. En attendant, le prophète annonce au peuple la bonne nouvelle :

Je vous enseigne l’homme surhumain. L’homme est quelque chose qui doit être vaincu. Qu’avez-vous fait pour le vaincre ?

Jusqu’à présent tous les êtres ont créé quelque chose au delà d’eux-mêmes : vous voulez être le reflux de cette grande marée, et vous aimez mieux en revenir à l’animal que de vaincre l’homme ?

Qu’est-ce que le singe pour l’homme ? Un rire ou une honte douloureuse. Voilà ce que l’homme doit être pour l’homme surhumain, un rire et une honte douloureuse.

Vous avez fait le chemin du ver de terre à l’homme, et beaucoup en vous est encore du ver. Autrefois vous étiez des singes, et maintenant encore l’homme est plus singe qu’aucun singe du monde !

Or, je vous enseigne l’homme surhumain qui est le sens de la terre. Que votre volonté dise qu’il soit le sens de la terre.

Je vous en conjure, mes frères, restez fidèles à la terre, et n’en croyez pas ceux qui vous parlent d’espérances supraterrestres ! Ce sont des empoisonneurs, qu’ils le sachent ou non.

Ce sont des contempteurs de la vie, des moribonds et des empoisonnés eux-mêmes, dont la terre est fatiguée : qu’ils s’en aillent en poussière !

Jadis le blasphème contre Dieu était le plus grand des blasphèmes, mais Dieu est mort, et avec lui sont morts aussi ses blasphémateurs. Blasphémer contre la terre, estimer les entrailles de l’Insondable au-dessus du sens de la terre, voilà maintenant le crime des crimes !

Jamais peut-être l’évangile de l’athéisme moderne n’a-t-il été formulé avec plus de cynique assurance qu’en cette première prédication de Zarathoustra. Jamais peut-être aussi n’y mêla-t-on plus flagrante contradiction. Faut-il s’étonner si la foule ébahie ne comprend rien à cet « homme surhumain » qui descend du singe, qui ne croit qu’à la terre et veut s’élever au-dessus d’elle, qui nie la divinité manifestée par l’univers et se proclame dieu lui-même ? — Mais ainsi parla Zarathoustra ; inclinez- vous.

Bientôt après, une grande lumière se fait dans l’esprit du prophète pendant qu’il médite dans la forêt. Que lui importe le vil troupeau de la foule ? Que lui font les acrobates et leurs cadavres ? Ce sont des vivans qu’il lui faut, des compagnons dignes de lui, des créateurs de son espèce, des hommes forts et libres. Il retournera à sa montagne, il rentrera dans sa caverne, où l’attendent l’aigle et le serpent. Là, il appellera à lui des disciples et leur