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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/795

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le commun des mortels. Et voici que, dans la brume de sa lande, se meuvent toutes sortes de formes fantomatiques. Les unes sont les projections de son moi multiple, prive de son principe directeur ; ce sont « ses masques » extériorisés, devenus vivans. Les autres sont les images de ses rêves secrets, de ses désirs refoulés par sa raison, qui, malgré lui, prennent une forme et s’incarnent. Il sait que ces larves n’ont aucune réalité, qu’elles sont l’œuvre de son imagination surexcitée et malade. Mais ces formes, qui ont acquis une vie propre, indépendante de sa volonté, le déconcertent et l’irritent. Bientôt elles vont lui montrer leurs frais visages ou leurs faces de monstres. En attendant, voilées encore, elles lui font des signes de la main, des hochemens de tête ; et fasciné, entraîné malgré lui, il les suit, sans savoir où. Il a des heures de faiblesse, d’attendrissement, où il semble se repentir de ses blasphèmes contre la poésie et l’idéal. Alors son esprit a d’involontaires envolées vers des mondes inconnus. « Oh ! s’écrie-t-il, si seulement les poètes redevenaient ce qu’ils doivent avoir été un jour, — des voyans qui nous racontent quelque chose des mondes possibles... s’ils nous laissaient pressentir quelque chose des vertus futures ou des vertus qui ne seront jamais sur cette terre, — mais qui pourraient être quelque part dans le monde !... S’ils nous montraient les constellations de pourpre, les voies lactées du beau ! Où êtes-vous, astronomes de l’idéal ? Il y a tant d’aurores qui n’ont pas encore lui[1] !... » Mais ce ne sont là que des lueurs perdues dans les nuages noirs qui pèsent lourdement sur la lande blafarde et maudite, et de courts momens de répit dans la lugubre odyssée du « voyageur » . Dès qu’il regarde son ombre noire, celle-ci lui chuchote : « N’as-tu pas juré de mettre fin à toutes les chimères ? Détruis, détruis le rêve absurde du ciel. Marche à ton royaume à toi, à celui où tu seras seul maître, — et moque-toi des autres ! »

Et le voyageur se retourne, hagard, cherchant derrière lui une lueur ou un rayon pour le guider. Il frissonne. Encore des fantômes ! Mais cette fois-ci ce sont deux grandes ombres trop connues : celles des maîtres qu’il a reniés, celles de Schopenhauer et de Wagner. Ce sont ces deux hommes de génie dont il avait reçu toute son éducation de penseur et d’artiste. Dans son orgueil farouche, dans ses cauchemars d’halluciné, il les appelle maintenant : « le philosophe bourru et le magicien dangereux. » Et voici que les deux ombres se dressent derrière lui, sévères et hautes. « Que me voulez-vous ? dit le voyageur. Il y a longtemps que je vous ai tués, spectres maudits ! » Et ils répondent : « Nous

  1. Morgenröthe.