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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/790

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« à son sublime lutteur d’avant-garde » (meinem erhabenen Vorkämpfer). Il se figurait peut-être la réforme de l’Allemagne comme une école de philosophie, d’esthétique et de morale dont Schopenhauer serait l’ancêtre vénéré, Wagner l’artiste et le metteur en œuvre, mais dont lui, Nietzsche, serait le prophète et le suprême législateur. Il est certain que le Walhalla tourbillonnant de Bayreuth, avec son Wotan impétueux et souverain, ne ressemblait guère à ce rêve de professeur schopenhauerien. L’auteur de la Naissance de la tragédie disparaissait comme tout le monde dans l’apothéose du maître, et celui-ci, le narguant un peu, mais sérieusement indigné et affligé de voir le disciple si morose, n’y comprenant rien d’ailleurs, semblait lui crier comme Loge, le démon du feu, du haut de l’arc-en-ciel qui conduit au palais des Immortels : « Pourquoi ces plaintes ? Réjouissez-vous au soleil des dieux nouveaux ! » Nietzsche assista donc sans enthousiasme aux scènes grandioses de la Walkyrie, de Siegfried et du Crépuscule des Dieux, dont il s’était promis tant de joie. Quand nous partîmes ensemble, aucune critique, aucune parole de blâme ne lui échappa, mais il avait la tristesse résignée d’un vaincu. Je me souviens de l’expression de lassitude et de déception avec laquelle il parla de l’œuvre prochaine du maître et laissa tomber ce propos : « Il m’a dit qu’il voulait relire l’histoire universelle avant d’écrire son poème de Parsifal !... » Ce fut dit avec le sourire et l’accent d’une indulgence ironique, dont le sens caché pouvait être celui-ci : « Voilà bien les illusions des poètes et des musiciens, qui croient faire entrer l’univers dans leurs fantasmagories et n’y mettent qu’eux-mêmes ! » Ajoutons que Nietzsche, païen et antireligieux jusqu’à la racine de son être, en voulait dès lors à Wagner de traiter un mystère chrétien. Il ne comprenait pas qu’en son maître, comme en tout vrai créateur, le poète agissait indépendamment de toute philosophie abstraite et n’obéissait qu’au sentiment intime ; que d’ailleurs ce courant chrétien qui coule déjà à pleins bords dans Tannhæuser et dans Lohengrin venait des sources les plus profondes de sa riche nature ; et qu’ainsi l’hommage au Christ par la glorification du saint Graal, loin d’être une simple fantaisie d’artiste, était peut-être l’acte le plus sincère et le plus sérieux de sa vie. Mais pour Nietzsche, être chrétien à im titre quelconque, fût-ce avec le symbolisme d’un artiste de génie, fût-ce avec l’indépendance d’une foi personnelle et libre, c’était faire acte d’hypocrisie ou de lâcheté. La publication du poème de Parsifal n’eut lieu que deux ans après. En même temps, Nietzsche publiait un livre où il rompait avec tout son passé. Une brouille irrémédiable s’ensuivit. Mais le refroidissement avait précédé la rupture, et je demeure persuadé que l’or-