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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/789

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tourné au loin vers les régions inexplorées de l’âme humaine. Dans une conversation animée, ces yeux pouvaient avoir des éclairs saisissans, mais dans ses heures sombres, la solitude parlait à travers eux avec une expression lugubre, menaçante et comme de profondeurs inconnues. »

Pendant les répétitions générales et les trois premières représentations de la tétralogie, Nietzsche parut triste et affaissé. Il souffrait déjà du commencement de ce mal cérébral qui devait l’accabler plus tard, mais il souffrait plus encore d’une mélancolie profonde et inexprimée. En présence de Richard Wagner, il était timide, gêné, presque toujours silencieux. Celui-ci, lancé dans cette colossale entreprise, où il avait à manier trente-cinq personnages principaux, — dieux et déesses, géans, nains, hommes et femmes, héros et Walkyries, sans parler des chœurs, de la machinerie et de l’orchestre, — jouissait en jeune Wotan, malgré ses 63 ans, du triomphe légitime d’avoir créé un monde et de le mettre en œuvre. Aux courtes heures de repos que lui laissait son travail d’Hercule, il donnait cours à cette gaieté fantaisiste, à cet humour exubérant qui était comme l’écume de son génie. Devant faire passer son âme et sa pensée dans ces êtres de chair et de sang, forcé de maintenir en équilibre les amours-propres, les rivalités et les petites passions de ce régiment d’acteurs et d’actrices, il se faisait régisseur et acteur lui-même. Charmeur subtil et dompteur d’âmes, il arrivait toujours à ses fins avec un mélange de violences et de caresses, de colères fauves et de très sincères attendrissemens, sans jamais perdre de vue son but. Vivant dans cet orage assemblé par lui et le dirigeant, il ne pouvait donner qu’une attention distraite à ses disciples et à ses admirateurs. Devant les prodiges d’art qu’il accomplissait chaque jour sous nos yeux, nous avions tous, non pas. Dieu merci ! les sentimens, mais quelque chose des étonnemens de Mime en face de Siegfried qui reforge l’épée brisée de son père après l’avoir réduite en limaille et fondue au creuset. L’orgueil de Nietzsche souffrait-il de cette infériorité ? Sa sensibilité suraiguë se blessa-t-elle de certaines rudesses familières du maître ? Sa conscience de moraliste pointilleux s’insurgea-t-elle contre certains contrastes inévitables entre la nature humaine et le génie d’un grand homme ? Ne voulut-il pas admettre qu’un créateur de cette envergure, qui réalise un miracle esthétique taxé d’impossible par le monde entier, ne peut guère considérer ses meilleurs amis que comme des instrumens de son œuvre, et cela surtout au moment où il l’accomplit en pleine lutte, contre vents et marées ? Dans sa première intimité avec Wagner, Nietzsche s’était placé avec son maître sur un pied d’égalité. Il lui avait dédié son premier livre comme