Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/713

Cette page n’a pas encore été corrigée


dans l’avenir ; tout occupé de ses écritures, il ne se doute pas de ce que les destins viennent d’écrire dans leur livre.

C’est de 1791 à 1793 que s’accomplit en lui la crise décisive ; il fait ses dents, il mangera. Il ne partage plus sa vie entre la lecture et le rêve ; soit en France, soit en Corse, il se mêle aux hommes et aux affaires du temps. Il a voulu savoir, en sortant de l’École militaire, ce que c’était que la femme ; il veut savoir ce que c’est que la politique. Et tout d’abord, ayant eu l’occasion de pratiquer ce Paoli qui avait été son idole et son dieu, il prend sa mesure et le trouve médiocre. Il aura bientôt des démêlés avec ce faux Lycurgue ; il acquiert assez d’importance pour lui devenir suspect ; il entre dans des complots, il devient une façon de conspirateur militaire ; il y gagne de perdre toutes ses illusions, d’apprendre à connaître les hommes, les factions, les partis. Il les étudie dans son île, il les étudie aussi à Paris, où il assistera à l’insurrection du 10 août. Tout en se donnant à l’astronomie, qu’il déclare « un beau divertissement et une superbe science », il voit de près les grands meneurs de la Révolution, et ils lui paraissent fort petits : « Ceux qui sont à la tête sont de pauvres hommes… Tu connais l’histoire d’Ajaccio : celle de Paris est exactement la même : peut-être les hommes y sont-ils plus petits, plus méchans, plus calomniateurs et plus censeurs. Chacun cherche son intérêt ; l’on intrigue aujourd’hui aussi bassement que jamais. » Il en conclut que tout cela détruit l’ambition, qu’il faut vivre tranquille, jouir des affections de famille et de soi-même : « Voilà, mon cher, lorsque l’on jouit de 4 à 5 000 livres de rente, le parti que l’on doit prendre, et que l’on a de vingt-cinq à quarante ans, c’est-à-dire lorsque l’imagination calmée ne vous tourmente plus. »

Cette fois, il n’est plus sincère, et, quoi qu’il en dise, son imagination le tourmente. Il a constaté que l’émigration avait enlevé à l’armée près des deux tiers de ses officiers d’artillerie, « que la désertion est excessive. » Que de places vacantes ! quelles espérances pour ceux qui restent et qui savent leur métier ! Ce qui est admirable, c’est que plus les politiciens lui paraissent petits, plus la cause qu’ils compromettent lui semble grande. Après le 10 août, Paoli croit la France perdue et se dispose à livrer la Corse aux Anglais ; Napoléon croit plus fermement que jamais à l’avenir de la France nouvelle. La Révolution lui apparaît comme une force invincible et divine. Elle a fait des prodiges, servie par des nains ; quelle figure ferait-elle dans le monde si un grand homme lui disait un jour comme le Romain : « Je suis ton Caïus, sois ma Caïa ! »

Ses dernières incertitudes se sont dissipées. Il suffit pour s’en convaincre de lire le Souper de Beaucaire, ce dialogue magistral, écrit d’un style ferme, sobre, précis, nerveux, qui fait moins penser à Rousseau qu’à Machiavel ou à Thucydide et à l’immortelle conférence