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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/710

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annonçant que l’Europe allait entrer dans l’âge des grandes crises. Assurément ce jeune officier ne manquait pas de clairvoyance ; mais il était inattentif à ce qui se passait autour de lui ; ses pensées habitaient la Corse. L’ancien régime lui inspirait d’insurmontables répugnances : plus les événemens marchent, plus il s’éprend de la Révolution. Le 8 février 1791, il est à Serve, près Saint-Vallier, dans la cabane d’un pauvre avec lequel il s’est entretenu longtemps : « Il est quatre heures du soir ; le temps est frais, quoique doux ; je me suis amusé à marcher ; la neige ne tombe pas, mais n’est pas loin. J’ai trouvé partout les paysans très fermes sur leurs étriers. Surtout en Dauphiné, ils sont tous disposés à périr pour le maintien de la Constitution. J’ai vu à Valence un peuple résolu, des soldats patriotes et des officiers aristocrates… Les femmes sont partout royalistes. Ce n’est pas étonnant : la liberté est une femme plus jolie qu’elles qui les éclipse. » Ce Corse n’eût jamais épousé la vieille France ; leurs humeurs étaient incompatibles : il avait pour elle un de ces éloignemens instinctifs qui résistent à tout. Le jour viendra peut-être où il épousera la France nouvelle ; la noce sera brillante, et c’est l’Europe qui paiera les violons.

Les censeurs chagrins, que la gloire trop éclatante des hommes de génie incommode, sont disposés à expliquer toutes leurs actions par des calculs d’intérêt personnel. Ils oublient que la foi seule transporte les montagnes et que les grands hommes ont toujours cru fortement à quelque chose. Au début ils sont sincères, presque candides ; les calculs viennent plus tard. Ceux qui prétendent qu’en se ralliant aux principes de 1789 Napoléon n’avait pensé qu’à lui-même et à la carrière qu’il voyait s’ouvrir devant son ambition, feront bien d’étudier ses papiers de jeunesse : ils y verront que ces principes étaient depuis longtemps les siens, qu’il les avait sucés avec le lait. Pouvait-il lui en coûter de se rallier à des hommes qui avaient sa foi, ses idées, qui partageaient ses sentimens et ses haines ? Il se reconnaissait en eux. Il n’avait pas attendu qu’ils entrassent en scène pour s’élever contre les privilèges et prêcher l’égalité civile. La Révolution n’a pour lui rien de nouveau, rien qui l’étonne ; elle lui a emprunté son programme : peu s’en faut qu’il ne se flatte de l’avoir inventée. La constitution qu’elle donne à la France lui paraît calquée sur celle que Paoli avait donnée à la Corse. Elle est fondée non seulement sur les mêmes principes, mais sur les mêmes divisions administratives : « Il y eut alors, écrit-il, des municipalités, des districts, des procureurs syndics, des procureurs de la commune. Paoli renversa le clergé, appropria à la nation le bien des évêques. Enfin l’histoire de la marche de son gouvernement est presque celle de la révolution actuelle. » La France avait conquis la Corse : il lui semble que la Corse prend sa revanche, qu’à son tour elle conquiert la France : « Dans un instant tout est changé. Du sein de la nation que gouvernaient nos tyrans est sortie l’étincelle électrique ; cette nation