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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/707

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petits nobles, nous nous donnions des rouflées avec les fils de grands seigneurs, et j’en sortais toujours vainqueur. »

En vertu d’un droit, il est reçu officier le 1er septembre 1785 à l’âge de seize ans et quinze jours. Le voilà lieutenant en second au régiment de la Fère du corps royal de l’artillerie. Le plus ancien fragment qu’on ait rencontré dans ses papiers est daté de Valence le 26 avril 1786 :

« C’est aujourd’hui, écrit-il, que Paoli entre dans sa soixante-unième année. » Toujours Paoli ! Puis il s’applique à se démontrer à lui-même que les Corses ont eu le droit de secouer le joug génois. Il puise ses principes dans le Contrat social, dont il s’est nourri, qu’il sait par cœur. Il pose en fait que le pacte par lequel un peuple confie l’autorité à un corps quelconque est toujours révocable ; que le peuple, quand il lui plaît, peut reprendre la souveraineté qu’il avait communiquée : « Les hommes dans l’état de nature ne forment pas de gouvernement. Pour en établir un, il a fallu que chaque individu consentît au changement. L’acte constituant cette convention est nécessairement un contrat réciproque. Tous les hommes ainsi engagés ont fait des lois : ils étaient donc souverains… Il n’y a pas de lois antérieures que le peuple, qui dans quelque gouvernement que ce soit doit être foncièrement regardé comme le souverain, ne puisse abroger. » Conclusion : « Si par la nature du contrat social, il est prouvé que, sans même aucune raison, un corps de nation peut déposer le prince, que serait-ce d’un privé qui, en violant toutes les lois naturelles, en commettant des crimes, des atrocités, va contre l’institution du gouvernement ? » Il ajoute : « Ainsi les Corses ont pu, en suivant toutes les lois de la justice, secouer le joug génois et peuvent en faire autant de celui des Français. Amen. »

Ce jeune officier pauvre, timide et sauvage emploie ses veilles à réfléchir sur son métier, à se perfectionner dans les mathématiques, et il achète beaucoup de livres, qu’il dévore. Lorsque, en 1786, il va passer quelques mois dans son pays natal, il y apporte, au témoignage de son frère Joseph, plus de volumes que d’effets de toilette et avec son Corneille, son Racine, son Voltaire, les œuvres de Plutarque, de Platon, de Cicéron, de Tite-Live, de Tacite, de Montaigne, de Montesquieu, de Raynal. On trouve aussi dans son énorme malle les poésies d’Ossian, que, quoi qu’on ait pu dire, il ne préféra jamais à Homère. Il lit tout, et il emploie le reste de ses loisirs à songer, à causer avec lui-même, la plume à la main. Qui lui a appris à rêver ? Le grand écrivain qui fut son premier maître. Comment n’eût-il pas adoré Rousseau, l’homme de la nature, de la justice, « le séducteur immortel des âmes inquiètes, l’oracle de quiconque se tient pour incompris, déshérité, persécuté ? » Cet ermite bourru et maussade était un enchanteur, qui du fond de sa solitude charmait et remuait le monde. Il avait inventé, dans son désert, l’art de rêver avec méthode, et il fit des songes où tant de vérités