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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/697

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la mesure des cieux mieux connus, elle y eût perdu son universalité. Les classiques disaient de même aux novateurs : « La France de Louis XIV est le centre du monde, qui tourne autour de notre esprit ; il n’y a rien au-delà. » Comme il y avait autre chose, et beaucoup de choses, cet esprit ne pouvait garder son hégémonie qu’en se hâtant de les acquérir et de les envelopper. Imagine-t-on, à l’aurore du romantisme européen, entre Byron et Shelley, Goethe et Schiller, un esprit français représenté devant le monde par Esménard et Lebrun-Pindare ? C’est pourtant ce qui fût arrivé si l’on eût écouté les conseils de Voltaire : ils eussent rendu impossibles un Chateaubriand, un Lamartine, un Hugo.

Il y aurait encore plus de folie pour nous à croire que nous pouvons rester un centre immuable et se suffisant à lui-même, dans cet univers que notre époque a fait si petit et si rempli, si prompt aux changemens, aux communications, aux acquisitions de toute sorte, en un mot si cosmopolite. Bien plus qu’au XVIIIe siècle, un effort perpétuel de compréhension et d’assimilation nous est imposé, si nous voulons garder notre prédominance intellectuelle. — Nous y perdrons nos qualités sans acquérir celles des autres, dit-on. — C’est là un aveu de déchéance physiologique. Le jour où l’on reconnaît que l’estomac cesse de fonctionner pour la nutrition, il n’y a plus qu’à mourir. C’est le dialogue du médecin et du malade : « Refaites vos forces, prenez une alimentation substantielle. — Mais mon estomac ne digère-plus, docteur ! — Alors, mourez ! » murmure tout bas le médecin, qui a jugé son homme. Et s’il faut mourir de consomption, peu importe que ce soit en vivant de régime, avec la tisane de la Dame Blanche et du vaudeville national, ou à la suite des excès que Ton commettra en allant entendre Wagner, Ibsen et les autres « barbares ».

Nous ne voulons pas mourir ; et je ne saurais mieux terminer qu’en empruntant à M. Texte la sage conclusion qu’il oppose à cette boutade de Herder : Le temps de la littérature française est fini : — « Ce qui était fini seulement, c’était, après trois siècles de gloire, une forme particulière de l’esprit français, l’une des plus belles qu’il ait revêtues, mais dans laquelle il ne s’est, quoi qu’on en dise, ni épuisé, ni défini tout entier. »


EUGENE-MELCHIOR DE VOGUE.