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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/691

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et la perfection de l’art, eut jamais un égal en puissance créatrice. En même temps qu’il nous dotait d’une littérature nouvelle, il s’emparait de tout notre avenir politique et social ! Je regrette que M. Texte, limité par l’objet spécial de son étude, n’ait pu montrer en Rousseau que l’initiateur littéraire. Le monstre est trop incomplet, trop incompréhensible, quand on ne l’envisage pas sous tous ses aspects, inventeur du lyrisme et du sentiment de la nature, propagateur de la littérature bourgeoise et de la littérature personnelle, évangéliste de la Révolution et de la démocratie.

Nos pères avaient au commencement de ce siècle une idée très imparfaite des origines de la Révolution et de l’action prépondérante de Jean-Jacques ; ils le confondaient dans la colonne d’assaut des encyclopédistes, ils résumaient leur jugement dans le refrain populaire :

C’est la faute à Voltaire,
C’est la faute à Rousseau.

A mesure que les horizons du passé se dégagent, le rôle de Rousseau se précise et grandit, il s’oppose au rôle des autres philosophes. Ceux-ci furent surtout des destructeurs : il fut un constructeur, très dangereux à notre avis, mais enfin il le fut. Voltaire et ses acolytes préparèrent la Révolution en tant qu’ils firent table rase ; il reste bien peu de chose de leur apport, en dernière analyse, dans les élémens qui ont servi à la refonte sociale, dans l’idéal démocratique. L’élaboration des matériaux résistans est le fait de Rousseau. Pour Voltaire en particulier, ce serait un lieu commun de rappeler combien cet aristocrate eût été déçu et scandalisé par le tour que la Révolution a pris. A l’heure où elle l’eût fait guillotiner proprement, elle ne retenait déjà plus rien de son esprit. Cet esprit plane encore sur la Constituante, sur les grands seigneurs, les juristes, les lettrés qui saluent l’aube libérale et humanitaire de 89 ; qu’en reste-t-il en 93, au moment où Rousseau est dieu, un dieu inspirant et agissant ? Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Le pli de pensée qu’on appela le voltairianisme, et qui fut assez général dans la bourgeoisie française pendant la première moitié de notre siècle, put faire illusion sur la survivance intellectuelle du philosophe de Ferney ; il devient un anachronisme fort rare. Le merveilleux écrivain continue d’exister, pour le plaisir des dilettantes, au même titre qu’un Montaigne ou un La Bruyère ; mais comme nourrisseur et directeur de foules, il n’existe plus dans cette démocratie contemporaine, couvée par