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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/686

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approches, ils aperçurent des hommes accoutrés à la Scandinave qui tentaient de mettre le feu à un sapin, et chantaient d’un air inspiré en s’accompagnant d’une guitare : c’étaient des admirateurs d’Ossian qui voulaient, comme les héros calédoniens, dormir en plein air et allumer des arbres pour se chauffer. » Les admirateurs d’Ibsen n’en sont pas encore là.

Pour être moins pittoresques, les témoignages accumulés par notre auteur sur la vogue des importations anglaises ne sont pas moins significatifs. Diderot est tout flamme, suivant son habitude : il met Richardson « sur le même rayon avec Moïse, Homère, Euripide et Sophocle. » L’Éloge qu’il écrivit à la gloire de l’Homère moderne rencontra peu de contradicteurs. Marmontel place le romancier anglais au-dessus de tous les écrivains anciens et récens. « Si l’on osait, dit d’Argenson, on nommerait le sieur Grandisson un nouveau Christ apparu sur la terre, tant il est parfait. » Le grave Buffon se laisse gagner. Chez les femmes qui mènent le siècle, c’est une fureur. Après la mort de Richardson, Mme de Genlis va voir en Angleterre le portrait du grand homme. Mme de Tessé se prosterne sur le tombeau avec un désespoir qui inquiète son guide. Mme du Deffand écrit à Walpole : « Depuis vos romans, il m’est impossible de lire aucun des nôtres. » L’aimable Lespinasse imagine la plus féminine et la plus touchante des louanges, dans une lettre adressée à son amant un jour de découragement : « Je crois que si je lisais Clarisse ce soir, je n’y trouverais ni amour ni passion. Mon Dieu ! peut-on tomber plus bas ? » Richardson est dieu ; mais tous ses compatriotes sont prophètes. Gibbon et Sterne s’étonnent des ovations que leur vaut en France le seul nom d’Anglais. « Nos opinions, dit le premier, nos mœurs, même nos habits étaient adoptés en France ; un rayon de gloire nationale illuminait tout Anglais, dont on supposait toujours qu’il était né patriote et philosophe. » Au lendemain même du traité de Paris, le public acclame en plein théâtre des vers de Favart, où le peuple anglais est glorifié. Moins d’un demi-siècle après la mort de Louis XIV, la France est moralement conquise par des pensées, des sentimens, des formes d’art qui font brèche dans sa tradition classique. Et Buckle peut écrire, non sans raison : « La jonction des esprits français et anglais), si nous considérons ses effets immenses, est le fait le plus important dans l’histoire du XVIIIe siècle. »

Des protestations s’élèvent, cependant ; timides d’abord, comme celle de J.-B. Rousseau, gémissant sur « ce malheureux esprit anglais qui s’est glissé parmi nous depuis vingt ans », ou celle de Fréron : « La saine antiquité n’est plus consultée ; à peine