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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/66

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étrangers, il ne faut pas oublier qu’elle a vécu la plupart du temps sous le régime du cours forcé ; que l’émission des billets y est réglée par le ministère des finances, dont la Banque d’État n’est en réalité qu’une section ; que son change a subi, jusque dans les dernières années, les fluctuations les plus violentes. Si, depuis une époque toute récente, il paraît jouir d’une stabilité inconnue jusque-là, c’est peut-être à l’intervention du gouvernement qu’il convient de l’attribuer, plutôt qu’à un équilibre naturel résultant d’une compensation parfaite entre les besoins d’exportation et d’importation des marchandises et capitaux de toute sorte.

L’exemple que vient de nous donner l’Amérique du Nord doit nous rendre prudens dès qu’il s’agit de pays dont l’étalon monétaire n’est pas nettement défini ; à plus forte raison, là où cet étalon n’est ni l’or ni l’argent, mais le papier. La crise qui a éclaté en 1893 aux États-Unis, et qui n’est pas encore terminée à l’heure qu’il est, atteint un des pays les plus riches et les plus productifs du monde, dont la dette est la plus faible et l’excédent des exportations sur les importations le plus fort. C’est une preuve frappante de l’importance capitale de la question de la monnaie et des billets de banque : pour en apprécier la portée, il suffit de songer aux conséquences qu’elle a eues de l’autre côté de l’Atlantique. Hâtons-nous d’ajouter que le gouvernement russe apporte autant de prudence à la solution de ce redoutable problème qu’une partie du Congrès de Washington y met d’insouciante extravagance. Il est vrai que jusqu’ici la majorité yankee s’est refusée au bouleversement de l’étalon ; mais l’acharnement de luttes encore présentes à toutes les mémoires, certains votes récens ne laissent pas que d’inquiéter les meilleurs amis de l’Amérique. La Russie, au contraire, ne se presse pas de prendre une détermination, et semble avoir adopté la devise de la papauté : Patiens quia æterna. Elle met peu à peu en valeur ses richesses naturelles. Ce mouvement serait encore plus accéléré si la législation et l’instabilité du change n’apportaient de nombreuses entraves à l’immigration des capitaux étrangers : depuis 1892, neuf sociétés françaises seulement, avec un capital global de seize millions de francs, ont été autorisées à fonctionner dans le pays. Néanmoins la production de la houille a plus que doublé depuis 1881 ; celle du naphte a centuplé ; l’Asie centrale fournit déjà aux filatures moscovites le quart du coton qu’elles emploient. La baisse des prix, qui a frappé si durement les producteurs depuis un certain nombre d’années, n’a pas pour la Russie la même gravité que pour d’autres nations : c’est ce que le ministre a fort