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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/653

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IV

Cependant, ces élémens, fournis les uns par l’histoire, les autres par la vie, ne constituent pas toute l’œuvre. Un autre élément vient encore s’ajouter à leur mélange, un élément purement romantique, dans le plus mauvais sens du mot, c’est-à-dire artificiel, conventionnel et factice. Il est représenté surtout par la figure d’Adélaïde et par les scènes qu’elle inspire.

Adélaïde est tout imaginaire. Gœthe ne l’a rencontrée ni dans l’histoire ni dans la vie : il l’a tirée de son propre fonds ; et vraiment l’on reconnaîtra qu’elle ne lui fait pas beaucoup d’honneur. Dans sa pensée, elle doit avoir une valeur symbolique : elle incarne, je suppose, les mauvaises tendances de l’Allemagne, les tendances aristocratiques et cléricales, celles-là mêmes que soutenaient l’évêque de Bamberg et Weislingen, et que Gœtz combattait. De plus, opposée aux deux autres femmes de la pièce, Elisabeth et Marie, l’une vaillante et l’autre tendre, elle représente les séductions funestes des dangereuses charmeresses : elle est la « femme fatale » qui arrête la marche des héros, sème la haine entre eux, manie avec une égale habileté le mensonge, la ruse et le poison : Circé, lady Macbeth, que sais-je [1] ? Nul ne l’approche sans être vaincu par elle ; Gœthe lui-même, de son propre aveu, subit le sort commun : pour elle, il oublia son loyal héros, qui, peu à peu (dans la première version) s’efface pour lui livrer la scène : « Malgré moi, confesse-t-il, ma plume lui appartenait tout entière, l’intérêt qu’elle avait allait croissant ; et comme à la fin Gœtz demeure en dehors de l’action et ne reparaît que pour prendre fâcheusement part à la guerre des paysans, il est bien naturel qu’une charmante femme l’ait supplanté auprès de l’auteur qui, secouant les liens de l’art, pensait à s’essayer dans un nouveau champ. » Cette « charmante femme » n’est rien moins que la cheville ouvrière de la pièce : c’est elle qui, en séduisant Weislingen, l’éloigné de Marie et empêche sa réconciliation avec Gœtz ; elle séduit aussi Sickingen ; elle séduit Franz, l’écuyer de Weislingen, qui, sur ses ordres, empoisonnera son maître. Une sentence de la Sainte-Wehme arrête enfin le cours de ses exploits ; mais elle séduit aussi le messager chargé de l’exécuter, et, si elle reçoit de lui le juste châtiment de tant d’abominables crimes,

  1. « Adélaïde est la contre-partie la plus complète du parti vieil allemand ; elle est la beauté en lutte contre la force, mais la beauté coquette, élégante, fausse, — la beauté telle que les vieux allemands pouvaient l’attribuer à l’art français. » Richard M. Meyer, Gœthe, Berlin, 1895.