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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/651

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si l’on ne croirait pas entendre une conversation authentique entre deux jeunes lecteurs de Rousseau et des romans anglais, épris des sentimens naturels, résolus à la générosité, naturellement grandiloquens.

SCHLOSSER. — Oui, je viens demander à votre noble sœur son cœur et sa

main. Et si votre voulez me donner son âme pure, alors…..

GŒTHE. — Je voudrais que vous fussiez venu plus tôt. Il faut que je vous avoue que X… a déjà demandé son amour… Il voltige de côté et d’autre pour chercher sa pâture, Dieu sait sur quel buisson !
SCHLOSSER. — Est-ce possible ?
GOETHE. — Comme je vous le dis.
SCHLOSSER. — Il a rompu un double lien.
GŒTHE. — La pauvre fille passe maintenant sa vie à pleurer et à prier.
SCHLOSSER. — Nous allons la faire chanter.
GOETHE. — Quoi ! vous vous décideriez à épouser une fille abandonnée ?
SCHLOSSER. — Cela vous honore tous deux d’avoir été trompés par lui. Faut-il que la pauvre fille entre au couvent parce que le premier homme qu’elle a connu était un indigne ? Non, je persiste !…
GŒTHE. — Je vous dis qu’elle ne le regardait pas avec indifférence.
SCHLOSSER. — As-tu si peu de confiance en moi, que tu me croies incapable de chasser le souvenir d’un misérable ? Allons auprès d’elle !

En traçant le portrait de cette mélancolique délaissée, Gœthe pensait certainement aussi à la pauvre fille qui lui avait donné tout son cœur, mais à laquelle il ne prêtait pas, semble-t-il, des sentimens aussi généreux que ceux dont s’inspirait sa littérature ; car, son œuvre publiée, il recommandait en ces termes à son ami Salzmann d’en faire tenir un exemplaire à Mlle Brion : « La pauvre Frédérique se trouvera en quelque mesure consolée puisque l’infidèle est empoisonné… »

Il serait facile de relever, dans le détail, bien d’autres concordances avec la réalité. Ce qui nous intéressera davantage, c’est de voir comment Gœthe s’est traité lui-même, ce qu’il a mis, dans son œuvre, de son propre moi.

D’instinct, il a trouvé le procédé qui devait si bien lui réussir plus tard, auquel nous devons ses deux créations les plus célèbres : le dédoublement. Ceci est déjà fort instructif : Gœthe a senti sa complexité, il n’a pas cru possible de réunir, en une seule figure littéraire, les traits contradictoires que la réalité se plaît si volontiers à combiner dans un même être. Il a donc créé le personnage de Weislingen, pour servir à la fois de complément et de réponse à Gœtz ; et il a pu, ainsi, manifester les faces opposées de son âme, se mettre tout entier dans son œuvre, sans offenser la psychologie conventionnelle dont il subissait encore inconsciemment les lois, et sans paraître se confesser. Gœtz est orné