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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/650

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main de fer. « Tout mon génie, écrivait-il à son ami Salzmann, se tourne vers une entreprise pour laquelle Homère, et Shakspeare, et tout est oublié. Je dramatise l’histoire d’un des plus nobles Allemands ; je sauve la mémoire d’un brave homme ; et l’énorme travail que cela me coûte me procure un véritable passe-temps dont j’ai si grand besoin ici. Car il est triste de se trouver dans un lieu où toute notre activité doit se dévorer elle-même… » En six semaines, il rédigea la première version de son œuvre, — qui demeure peut-être bien supérieure à ses autres remaniemens. Au fur et à mesure, il en faisait lecture à Cornélie, qui se passionnait avec lui pour ses héros. Ceux-ci perdirent bientôt, malgré la « couleur locale » répandue à flots, leur personnalité historique : ils devinrent de vrais contemporains de l’auteur, ils s’identifièrent aux êtres qu’il rencontrait tous les jours ; son imagination se plut à mêler aux figures que lui fournissaient les données authentiques des « mémoires » d’autres figures dont elle lit tous les frais. Parfois, c’était de parti pris qu’il faisait intervenir ses souvenirs dans son œuvre : ainsi, il se plut, de son propre aveu, à mettre en scène un de ses amis de Strasbourg, Franz Lesse, qui devient, dans l’infortune, le fidèle compagnon de Goetz [1]. De l’amie, de la confidente qu’il avait en sa sœur Cornélie, il prend quelques traits pour les donner à la sœur de Goetz, Marie. Cornélie était, en ce moment-là, fiancée à un ancien camarade de son frère nommé Schlosser. De là, les fiançailles de la pièce, qui ne sont point historiques, car une sœur de Gœtz de Berlichingen fut en effet la femme d’un chevalier nommé Martin de Sickingen, lequel n’était point le fameux Franz de Sickingen, et si Gœtz, en parlant de celui-ci dans ses mémoires, l’appelle quelquefois son « beau-frère », c’est en suivant un usage particulier aux chevaliers franconiens. Comme Marie pour Weislingen, Cornélie avait eu auparavant un vif attachement pour un « jeune Anglais » dont Goethe ne nous donne pas le nom [2]. Or ce souvenir est particulièrement reconnaissable dans la pièce : lisez, je vous prie, la scène où Franz de Sickingen vient demander la main de Marie, changez les noms des personnages, supprimez quelques détails, et dites si elle n’a pas l’odeur de la réalité,

  1. «… Il disait souvent que le ciel ne l’ayant pas fait pour être un héros de guerre et d’amour, il voulait se contenter du rôle de second, entendu dans le sens du roman et de l’escrime. Comme il resta toujours égal à lui-même et qu’il offrait le vrai modèle du caractère ferme et bon, son idée se grava dans mon esprit en traits aussi profonds qu’agréables, et quand j’écrivis Gœtz de Berlichingen, je me sentis engagé à consacrer le souvenir de notre amitié, et je donnai le nom de France Lerse au brave homme qui sait se subordonner si noblement. (Vérité et Poésie, l. IX.)
  2. Vérité et poésie, l. VI.