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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/641

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leurs dimensions arbitraires que j’ai élevées à une proportion harmonieuse. Ainsi, au-dessus de l’entrée principale, flanquée de deux plus petites, s’ouvre le vaste cercle de la fenêtre, d’habitude correspondant à la nef de l’église et qui n’était autrefois qu’une lucarne, analogue aux petites fenêtres des clochers, — tout cela était nécessaire et je l’ai fait beau. Mais, hélas ! voici que je plane à côté de ces nobles et sombres ouvertures, qui me paraissent abandonnées, vides et inutiles ! Dans leurs formes sveltes et hardies, j’ai caché les forces mystérieuses qui devaient élever dans les airs ces deux tours, dont je constate avec tristesse qu’il n’existe qu’une encore, sans le diadème à sept tourelles que je lui destinais, afin que les provinces voisines lui rendissent l’hommage, ainsi qu’à sa sœur royale. » — Ce fut sur ces mots qu’il me quitta, et je m’enfonçai dans une tristesse sympathique jusqu’à ce que les oiseaux du matin, qui nichent dans ses mille ouvertures, m’éveillassent en saluant le soleil. De quelle fraîcheur il brillait dans l’éclat parfumé du matin ! avec quelle joie je tendis les bras vers lui, regardant la grande masse harmonieuse, vivante en ses innombrables détails, comme dans les œuvres de l’éternelle nature où tout, jusqu’au moindre filament, tend à compléter l’ensemble ! Comme l’énorme édifice, aux solides fondations, s’élève légèrement dans les airs ! comme tout y est ajouré et pourtant construit en vue de l’éternité ! Je dois à tes enseignemens de génie, de ne plus chanceler devant les profondeurs, la goutte de paix délicieuse installe dans mon âme l’esprit qui peut contempler de haut une pareille création, et dire semblable à Dieu : « Cela est bon. »

Rapproché du discours sur Shakspeare, ce morceau nous donne une idée assez exacte de ce qu’était l’état d’esprit de Gœthe en 1771, au moment où il rencontra le sujet de Gœtz de Berlichingen et composa sa première œuvre importante. Il s’était épris de la période de l’histoire où le génie allemand, déchu depuis la guerre de Trente ans, se déployait avec le plus d’ampleur ; il avait rompu avec les influences classiques jusqu’alors subies, avec d’autant plus de violence qu’une telle rupture était, de sa part, un acte d’émancipation ; enthousiaste de la forme littéraire la plus opposée qu’il y eût aux moules antiques et français, il rêvait de l’illustrer en toute intransigeance ; enfin, il était animé de cette belle ardeur juvénile, de cette confiance en soi dont on étaye ses premiers efforts.


II

Cette première pièce, dans sa première forme (Histoire de Gœtz de Berlichingen dramatisée), fut écrite en six semaines, de verve. Elle nous apparaît comme une œuvre fort complexe, qui est à la fois historique et personnelle, qu’un jeune écrivain a composée avec le parti pris bien arrêté de réaliser un idéal littéraire déterminé, et dans laquelle, entraîné par la pente irrésistible de son génie avant tout personnel, il s’est livré lui-même