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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/639

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Le théâtre de Shakspeare est comme une boîte à surprises, où l’histoire du monde se déroule devant nos yeux, suspendue aux fils invisibles du temps. Ses plans, pour parler dans le style commun, ne sont pas des plans ; mais toutes ses pièces tournent autour d’un point secret (qu’aucun philosophe n’a encore vu ni déterminé) dans lequel l’originalité de notre moi, la prétendue liberté de notre vouloir s’entre-choquent dans la marche nécessaire du tout. Mais notre goût gâté enveloppe nos yeux d’un tel brouillard, qu’il nous faudrait presque une nouvelle création pour ressortir de ces ténèbres.

Tous les Français, et les Allemands infectés d’imitation, même Wieland, se sont fait peu d’honneur envers lui. Voltaire, qui a toujours professé de maudire toutes les majestés, s’est montré un vrai Thersite. Si j’étais Ulysse, je lui ferais courber le dos sous mon sceptre. La plupart de ces messieurs se heurtent surtout à ses caractères. Et je crie : Nature, nature ! rien n’est plus naturel que les personnages de Shakspeare.

…Il rivalisa avec le Prométhée, il copia, trait pour trait, ses personnages d’après lui, mais dans des dimensions colossales ; c’est pourquoi nous reconnaissons en eux nos frères ; puis il les anime du souffle de son esprit ; il parle à travers eux tous et chacun reconnaît sa parenté.

Et comment notre siècle peut-il s’arroger le droit de juger de la nature ? D’où la connaîtrions-nous, nous, qui dès notre jeunesse avons appris à sentir d’une manière amphigourique et gênée et à voir par les autres ? Souvent, j’ai honte devant Shakspeare, car il m’arrive quelquefois de penser au premier abord : J’aurais fait cela autrement ; ensuite, je reconnais que je suis un pauvre pécheur, que la nature prononce par Shakspeare des arrêts sans appel, et que nos personnages à côte des siens ne seraient que des bulles de savon romanesques.

Et maintenant je termine, quoique je n’aie pas encore commencé. Ce que de nobles philosophes ont dit du monde peut se dire aussi de Shakspeare ; ce que nous appelons le mal n’est que le revers du bien, qui doit exister, de même que les zones tropicales doivent être brûlantes et la Laponie glacée pour qu’il y ait des zones tempérées. Il nous conduit à travers le monde entier, mais nous, en hommes expérimentés et délicats, nous disons à chaque sauterelle qu’il nous fait voir : Seigneur, il veut nous manger !

Allons, messieurs, sonnez la trompette pour appeler les nobles âmes hors de l’Elysée du prétendu bon goût, où elles vivent à moitié engourdies dans un ennuyeux crépuscule, avec des passions dans le cœur et pas de moelle dans les os, pas assez fatiguées pour se reposer et pourtant trop paresseuses pour agir, en sorte qu’elles gaspillent et perdent leur vie obscure entre les myrtes et les lauriers.

Les livres ne furent cependant pas les seuls éducateurs de Gœthe qui dut, au lieu même de son séjour, la révélation d’un monde aussi nouveau pour lui que celui de Shakspeare. Dès son arrivée à Strasbourg, il avait couru à la cathédrale, qui l’avait fortement impressionné. « Elle produisit sur moi, raconte-t-il, une impression toute particulière, que je fus incapable de démêler sur-le-champ, et dont j’emportai l’idée confuse en montant bien vite à la tour, afin de ne pas laisser échapper le moment favorable d’un soleil haut et clair, qui allait me découvrir tout ce vaste et riche pays… » Il conserva toujours un vif souvenir de