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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/635

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I

La première éducation de Gœthe avait été toute classique, dans le sens assez étroit que comportait ce mot pendant la seconde moitié du XVIIIe siècle, en Allemagne surtout où il signifiait alors imitateur, et, plus spécialement, imitateur du goût français. Les idées de son père, — personnage qu’il est impossible de se représenter autrement qu’en pur style rococo ; — l’occupation de Francfort, pendant sa petite enfance, par des troupes françaises ; la représentation du Théâtre-Français, installé dans la ville, qu’il fréquentait avec passion ; le commerce du comte de Thorane, lieutenant du roi, qui, logé dans sa maison paternelle, se prit pour lui d’une affection, très vive : tout cela devait l’incliner, de bonne heure, vers la culture d’outre-Rhin, à laquelle adhéraient, en ce temps-là, la plupart des beaux esprits de son pays. La lecture de la Messiade, d’ailleurs interdite comme livre dangereux, ne fut point une révélation, fut à peine un incident. A Leipzig, les leçons de Gellert et de Clodius ne contrarièrent point ces dispositions acquises : le premier, vieilli, perdait peu à peu l’action très grande qu’il avait exercée sur ses élèves ; le second, petit homme un peu ridicule d’aspect, mais d’esprit modéré et judicieux, leur donnait quelques bons préceptes qu’il contredisait ensuite par ses mauvais vers boursouflés d’expressions prétentieuses. Aussi, les lettres et les travaux de cette époque témoignent-ils, chez le jeune Wolfgang Gœlhe, d’un esprit rompu à une discipline acceptée, contre laquelle il ne songe même point à s’insurger. A vrai dire, les lectures de Lessing et de Winckelmann, comme aussi les leçons d’Oeser, son professeur de dessin, déposèrent en lui les germes d’idées nouvelles ; mais ces idées ne devaient éclore que plus tard, sous des influences plus actives.

Ce fut pendant son séjour à Strasbourg, où il arriva au mois d’avril 1770, pour poursuivre ses études de droit, que Gœthe subit sa première et complète transformation. Il y entra en relations avec Herder, son aîné de peu d’années, que la publication des Fragmens sur la nouvelle littérature allemande et des Forêts critiques avait déjà rendu célèbre, et qui travaillait à son traité sur l’Origine du langage. Or, Herder était un novateur : il avait rompu avec toutes les idées classiques et néo-classiques dans lesquelles Gœthe avait été jusqu’alors élevé. Fervent de poésie populaire ou primitive, épris de simplicité, il admirait Shakspeare et la Bible, Ossian ; Homère et le Vicaire de Wakefield. A Kœnigsberg, il avait assidûment fréquenté un personnage singulier,