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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/620

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pays, dans les chaumières, et ils avaient tout dit, ils avaient tout rappelé, de leur famille, de leur clocher, de leur pays, quand ils avaient crié : Vive le Roi ! Dans la bataille antique, le chef est tout. Ramsès sur son char représente à lui seul l’armée égyptienne, et seul il vient à bout de cent ennemis de taille lilliputienne, ou même d’une ville fortifiée, dont les défenseurs, criblés par ses flèches, implorent sa merci. Dans les batailles de la Renaissance, le chef est toujours au milieu de la mêlée, et sur les murs du Vatican, Constantin charge Maxence avec le même entrain qu’Alexandre le satrape dans la mosaïque d’Arbelles. Avec Van der Meulen et toute son école, le roi absorbe toujours le premier plan. Ordinairement bien campé sur un cheval cabré, il montre du bout de sa cravache la bataille à un aide de camp qui reçoit, chapeau bas, l’ordre de la gagner. Dans le Fontenoy de Lenfant, Louis XV est là au moment où le duc de Richelieu accourt et à cette question : « Quelles nouvelles ? » répond : « La bataille est gagnée, si l’on veut. » Au loin, on voit bien les pièces d’artillerie qui ont ébranlé la colonne anglaise et la Maison du roi chargeant par cette brèche, mais on sent que toute la bataille est dans cette noble attitude du roi, refusant de désespérer et de reculer derrière l’Escaut. A-t-on besoin de rappeler que Napoléon, chez Gros, chez Gérard, joue le premier rôle et que chez Vernet il représente, comme Ramsès, toute la bataille ? A Iéna, on ne voit que lui, se retournant furieux, des cris intempestifs des jeunes soldats. A Friedland, peint d’après un croquis d’après nature du grenadier Pils, on ne voit que lui, donnant à Oudinot l’ordre de terminer l’affaire. A Wagram, on ne continue à ne voir que lui, maniant la lorgnette d’une main et tendant de l’autre, à son page Gudin, une des cartes de Bacler d’Albe. Mais cette grande figure une fois disparue des tableaux de bataille, personne ne prendra plus sa place. On ne croira plus qu’un seul homme représente une nation et gagne une bataille. On ne croira plus à Ramsès. Delaroche nous montre bien encore le duc d’Angoulême, assistant à la prise du Trocadéro, appuyé contre les gradins de franchissement, et Horace Vernet donne une assez bonne place au maréchal Bugeaud dans la bataille d’Isly, mais c’est la fin. Avec Meissonier, on ne voit Napoléon III, à Solférino, qu’au second plan. Avec Détaille et de Neuville, il a disparu tout à fait, et ses généraux aussi. Ce n’est même pas le fantôme tragique qui, chez M. Zola, cherche la mort à la Rapée. Regardez les tableaux, non seulement de Neuville et Détaille, mais de MM. Morot, Armand-Dumaresq, Berne-Bellecour, la figure du chef y manque presque toujours. On dirait à les voir que les généraux n’ont joué aucun rôle dans la guerre de 1870, — les images sont parfois cruelles, — et que ce fût là une guerre de