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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/603

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L’esthétique des batailles


Jamais au milieu de tant de paix on n’a tant rêvé de guerre. Le cauchemar est incessant et il est universel. Vainement vingt-cinq ans se sont-ils écoulés depuis la dernière guerre de France et dix-huit depuis la dernière grande guerre européenne ; vainement les congrès savans, les conférences philanthropiques, les ententes industrielles, les ligues internationales et sociales croisent-elles leurs réseaux par-dessus les frontières, partageant le monde en des camps qui n’ont rien de commun avec les nationalités : le fantôme est debout et partout. En haut, le souverain au casque d’argent et à l’aigle d’or n’invite quelques parlementaires à dîner que pour leur faire, après boire, un cours de tactique navale. En bas, la foule contemple avec terreur, dans les expositions, ou sur les routes pendant les grandes manœuvres, ces engins de plus en plus perfectionnés qu’on invente pour la broyer. En attendant, elle les paie et, avant que ces monstres de fer ne torturent sa chair, ils lui dévorent son pain.

Aussi bien, pénétrez dans les tribunes d’un parlement : qu’entendez-vous ? Demander de l’argent… Pour quoi ? Pour ce cuirassé qui n’a pas assez de cuirasses, pour ce fusil qui n’a pas assez de balles dans sa crosse ; pour cet obus qui ne peut projeter sa mitraille que dans une ellipse de deux cents mètres de long… Entrez dans une cour de justice : on y juge un touriste qui a été vu photographiant un paysage dans une zone défendue, — le cauchemar de l’espionnage, — ou un chimiste qui a communiqué une formule scientifique à un étranger, — le cauchemar de la trahison ! Visitez une exposition : voici des wagons arrangés en dortoirs, avec des hamacs, des cuisines, des armoires pleines de linge