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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/598

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facile de comprendre en France, où tout a été si longtemps réglé, hiérarchisé. L’instinct social est ce qui chez nous frappe le plus les Américains [1], comme étant l’opposé de leur trait principal, l’individualisme.

Pour que mes notes fussent complètes il faudrait aussi placer auprès des femmes sérieuses qui dans chaque ville travaillent consciencieusement à créer l’avenir celles qui ne se soucient que de représenter ce qu’on appelle par excellence « le monde » et pour qui l’Amérique est le paradis de leur sexe, un paradis sans efforts et sans sacrifices. Mais j’ai étudié très peu celles-là. Comment oserait-on du reste, après M. Paul Bourget, revenir sur l’idole qui passe de son palais de Madison ou de Fifth Avenue à un cottage ; de Newport, lequel n’a de simple que le nom, pour aller finir la saison dans les montagnes du Berkshire chantées jadis par plus d’un poète et que la mode réduit aujourd’hui à servir de cadre aux prouesses du sport : courses, polo, lawn-tennis, défilés d’équipages ? Les premiers chapitres d’Outre-Mer nous donnent de ces choses un tableau plein de vie et de couleur tracé par le peintre qui a le mieux rendu toutes les modernités de mœurs et de sentimens. Je ne sais si l’Amérique a compris le bien que lui ont fait aux yeux de l’Europe entière les critiques mêmes de M. Paul Bourget. La vue d’ensemble vraiment énorme qu’il se proposait de prendre ne lui a pas permis de s’arrêter aux détails, mais il laisse à ses lecteurs une ineffaçable impression de la puissance de volonté souveraine, de la robuste santé morale dont peut se vanter l’Amérique ; et ses portraits de beautés professionnelles font entrevoir sous tels défauts impossibles à nier des trésors d’énergie, d’activité physique et intellectuelle que devraient envier les simples mondaines d’Europe. J’ai remarqué partout le goût passionné que presque sans exception les Américaines ont, non pas seulement pour les exercices en plein air qui servent de prétexte comme autre chose à la coquetterie et à la vanité, mais encore pour la nature dans ses parties les plus sauvages, pour le retour temporaire aux rudesses, à la simplicité de la vie primitive. L’été, rien ne leur plaît davantage que de camper ici ou là en pleine solitude agreste devant de beaux sites. L’une d’elles me disait :

— Nous avons passé un temps délicieux dans les Adirondacks. Je couchais à la belle étoile, et nous allions d’un lac à l’autre avec nos guides, dont les canots sont ce que je préfère, après les gondoles de Venise.

  1. French Traits, by W.-C. Brownell ; New-York, 1893.