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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/597

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par l’éloge des hommes, qui sont tous, disait-elle, les gardes d’honneur de la femme du Sud.

Ces gardes d’honneur, il faut bien le reconnaître, ont au fond, avec leur chevalerie, legs précieux de l’occupation espagnole, quelques-unes des idées du vieux monde sur le lot de notre sexe ici-bas. Ils veulent des femmes belles, aimables, dévouées à la famille, disposées à se marier jeunes, et ne trouvent nullement utile qu’on autorise leurs compagnes à voter. La contagion des réformes parties du Nord et leur effet graduel sur la société du Sud offre donc pour nous un intérêt spécial. Ce qui sera essayé, ce qui réussira en Louisiane, cette sœur américaine de la France, aura grande chance de s’acclimater chez nous. Il n’existe pas entre les Américaines du Sud et les Françaises de ces différences fondamentales qui tiennent pour ainsi dire au tempérament et qui ne peuvent se définir, quoiqu’on les sente si bien. Exemple : A New-York une conférencière parle éloquemment de Jeanne d’Arc, en soutenant qu’il n’y eut aucun mystère dans l’histoire de la Pucelle, sauf l’éternel mystère du génie militaire transcendant et que ce fut l’accident du sexe qui seul l’empêcha d’être estimée à l’égal de Napoléon par un peuple rempli de préjugés masculins. — « Non, s’écrie un de nos compatriotes qui se trouve parmi les auditeurs, non, jamais les Américains et les Français ne s’accorderont sur les femmes ! » — Cette anecdote si caractéristique m’a été racontée par W. C. Brownell, qui savait pour sa part, ayant habité Paris, combien la figure idéale de Jeanne d’Arc plane au-dessus de tous les conquérans. Il l’a mise dans ses French Traits, pénétrant essai de critique comparative qui fourmille d’idées originales et où un Américain fortement imbu des procédés de Taine, nous révèle l’Amérique encore mieux peut-être qu’il ne nous fait connaître à elle, car les demi-erreurs sur notre compte ne manquent pas à côté de nombreuses vérités ; mais elles sont ingénieuses, elles assaisonnent l’ouvrage d’un grain de paradoxe très piquant. Tout le monde en France devrait lire French Traits et méditer les leçons indirectes qu’un étranger nous donne.


VI. — DISCUSSION DU SUFFRAGE FEMININ

J’arrêterai ici, sans avoir épuisé le sujet, bien loin de là, ces renseignemens sur la condition des femmes aux États-Unis. Il me resterait beaucoup à dire et je montrerai peut-être un jour comment l’organisation de la famille, si différente de la nôtre, contribue au développement de caractères qu’il ne nous est pas