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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/591

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réunissent ainsi, les premiers semblant faire bon accueil aux seconds. Après la tournée de cimetière, en cimetière on invite les étrangers à visiter sur l’Esplanade les beaux jardins du Jockey-Club, où, par les nuits d’été, ont lieu des illuminations, des concerts et des bals. Au bord du lac Pontchartrain des restaurans renommés attendent les amateurs de canotage et de régates. C’est là le couronnement pour ainsi dire de toutes les excursions. Je me rappelle, comme un rêve certaine course en voiture découverte le long du bayou Saint-John, où glissaient les bateaux ; et l’exubérante croissance de lataniers étalant leurs éventails sous les cyprès gigantesques, sous les chênes verts aux chevelures flottantes ; et la fameuse roule pavée en coquilles ; et les bosquets d’orangers, et les jardins de roses, et le bout du lac encore paisible, — car nous étions loin de la saison où dans ce site enchanteur il y a trop de lumière électrique, trop de spectacles d’été, trop de musique, trop de dîners de poissons du grand faiseur ; — et les faubourgs enfin si curieux avec leurs maisonnettes à volets verts sur les marches desquelles, tout le long du trottoir (banquette), se roulent et piaillent les pickanninies. Je ne regardais pas seulement, j’écoutais, — j’écoutais mes amies créoles me raconter dans leur français très doux des choses extraordinaires, — comment il arrive d’aventure que, les vents d’est souillant l’eau du golfe dans le lac, celui-ci s’élève, remplit les canaux et inonde soudain les derrières de la ville, la partie qui n’était autrefois qu’un marais immense tout bourdonnant de moustiques, tout grouillant de serpens et où se traînaient en paix les alligators. C’était au temps de la fièvre jaune, un temps légendaire ; il n’y a pas de ville moins malsaine aujourd’hui que la Nouvelle-Orléans. Encore quelques lépreux, il est vrai… Ils sont parqués à l’extrémité d’un faubourg dans des bâtimens délabrés, près de l’hôpital des varioleux. Ah ! les pauvres gens auraient grand besoin d’un Père Damien ! Ils sont réduits à s’entre-servir et manquent souvent du nécessaire. L’affreuse maladie n’attaque guère que des misérables… Pourtant ces dames se rappellent un lépreux homme du monde… il était même poète. On l’avait installé à part, dans une cabane où il écrivait sans relâche des vers sur sa triste situation. Et sa fiancée lui parlait de temps en temps derrière la fenêtre, car il allait se marier quand la lèpre l’avait pris… Somme toute, ils ne sont guère aujourd’hui qu’une quinzaine tout au plus. Combien y en avait-il davantage au temps où on les expulsait là-bas dans les marécages de « la terre aux lépreux » [1] !

  1. Voir dans la Revue du 1er novembre 1883, Jean Roquelin, par George Cable.