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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/59

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l’enchaînement des actes, des sentimens et des pensées dont l’ensemble constitue sa vie l’intéresse avant tout parce qu’il croit y trouver la solution de ce problème. Si, de-ci de-là, il se justifie, c’est par une habitude d’esprit qu’il conserve malgré lui, et sans y mettre beaucoup d’importance. Il ne se juge pas, il s’explique. Une fois pour toutes, il a pris la résolution « de laisser agir selon ses tendances particulières sa nature intérieure, et de laisser la nature extérieure agir sur lui selon ses qualités ». Cette méthode l’a conduit à « une merveilleuse parenté avec chaque objet de la nature », à « un accent intérieur, une parfaite harmonie avec l’ensemble ». Le récit de sa vie, c’est le simple exposé des circonstances qui ont favorisé cet heureux développement. Il n’est point un homme qui parle à des hommes, il est un demi-dieu qui surveille son apothéose et s’érige en symbole de ce qu’on pourrait appeler, si la langue française se prêtait au jeu des mots composés, l’humain-divin ou le divin-humain.

On ne peut guère non plus rapprocher Goethe des auteurs de « journal intime » qui furent si nombreux après lui : Stendhal, Benjamin Constant, Amiel. Il y a, chez ceux-ci, un désir et un effort de sincérité qu’il ignorait, et surtout un besoin qu’il ne pouvait connaître : à des degrés divers, ces hommes, qui ont cédé à la tentation d’une confession publique, avaient souffert d’une persistante dissonance entre leur âme et leur vie, celle-ci n’ayant point réalisé les ambitions de celle-là, ou, pis encore, ayant démenti ses aspirations, manqué à son programme, l’ayant compromise, souillée ou rabaissée. Les uns, comme Stendhal, cupides de gloire, étaient à peine parvenus à la notoriété ; d’autres, comme Benjamin Constant, épris d’un certain idéal de sentiment ou de correction, avaient été détournés de leur ligne droite par les circonstances ou parleurs passions ; d’autres encore, comme Amiel, que la souplesse et l’étendue de leur intelligence semblaient marquer pour une destinée supérieure, s’étaient traînés dans la médiocrité. Arrivés à l’heure où, en se retournant, on voit sa vie, ils pouvaient la juger manquée, inférieure à leurs projets, à leurs volontés, ne leur ayant apporté qu’une banqueroute d’idéal, infiniment éloignée d’être un « tout harmonieux ». S’ils se mettent à parler d’eux, c’est pour rétablir par des mots l’harmonie que leurs actes ont violée : dans leur intention, inconsciente ou réfléchie, leur « journal » doit être le ciment qui retiendra entre elles les pierres branlantes du monument incomplet, de manière à lui donner au moins une apparence d’unité, l’allée qui circulera dans le désordre du jardin. Telle n’est point, tant s’en faut, la raison d’être de Vérité et Poésie ! Gœthe a vécu comme il voulait vivre,