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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/585

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creuser, même à une légère profondeur, sans rencontrer de l’eau, il faut coucher le mort au-dessus du sol et l’entourer d’ouvrages en maçonnerie très solides, pour empêcher des exhalaisons dangereuses que je crois sentir néanmoins, comme si elles s’échappaient de toutes ces pierres disjointes, Je fuis lâchement, me croyant poursuivie par la fièvre jaune.

Un peu au-delà de la place Jackson, sur la levée, a lieu tous les dimanches matin le marché français. Il comprend le marché à la viande, le marché au poisson, le marché aux fruits et le bazar qui étale non seulement des marchandises variées mais encore des spécimens de toutes les races. Les Indiens Choctaws y apportent ces paniers qu’ils tressent à ravir et des simples de toute sorte, dont ils connaissent les vertus ; les Acadiens, — ces paysans de France transplantés dans la Nouvelle-Ecosse, chassés de là par les Anglais et finalement réduits, comme l’a raconté l’auteur d’Évangeline, à former une communauté patriarcale sur les bords de la Tèche, — déplient leurs belles cotonnades filées et teintes au logis, dans des villages pareils aux hameaux de Normandie où l’on ne parle que français, où sont conservées nos mœurs, nos habitudes, notre religion catholique. Les Siciliens vendent des bananes et des oranges ; les bouchers, me dit-on, sont presque tous d’origine gasconne ; les négresses ont devant elles des plateaux de sucreries ; les pêcheurs espagnols et italiens vous offrent des poissons inconnus, aux noms bizarres comme leurs formes, des crabes, des tortues, des coquillages, tout ce qui entre dans les savoureux courts-bouillons, dans les jumbolayas si savamment épicées, qui, avec le gombo, les fricassées au safran relevées de curry et tant d’autres mets inimitables, sont la gloire de la cuisine créole, celle de toutes les cuisines où il entre le plus d’imagination, d’audace et d’esprit. C’est au marché un bourdonnement sans nom de patois confondus, une amusante Babel, et la confusion des langues ne laisse pas d’être parfois pimentée, surtout quand les nègres s’en mêlent.

Toujours dans cette partie française de la ville, rue d’Orléans, j’ai visité le couvent de la Sainte-Famille, tenu par des religieuses de couleur. La présence de ces saintes filles a donné le baptême pour ainsi dire au local déconsidéré où avait lieu autrefois certain bal de quarteronnes trop célèbre. Les lits à quenouilles des pensionnaires de leur race, qu’elles élèvent si pieusement, sont rangés sur deux lignes correctes et régulières des deux côtés de la salle de danse qui a gardé son même plancher de cyprès, sur lequel glissèrent tant de petits pieds lascifs. Et, comme pour conjurer les fantômes qui pourraient venir troubler des rêves innocens, la chapelle s’ouvre près de ce dortoir aux profanes souvenirs.