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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/582

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la population américaine habitant de larges avenues bien ouvertes, bordées de jardins qui entourent des maisons fort coquettes, construites en bois généralement pour éviter l’humidité ; de l’autre les créoles fidèles aux rues étroites qui portent des noms de France : rue Royale, rue de Chartres, rue Dauphine, rue Saint-Louis, rue Conti, rue de Toulouse. Là les enseignes sont françaises, on n’entend guère parler que français ou bien le patois nègre. Pour les Américains du Nord qui pénètrent dans ce labyrinthe c’est déjà presque l’étranger ; c’est avant tout un passé auquel ils n’ont point de part. Pour nous c’est une ville de province du Midi, peut-être de la frontière d’Espagne. La Place d’Armes, par exemple, majestueusement encadrée de grands bâtimens de briques à arcades et à balcons, rappellerait nos vieux pays sans la statue centrale, un Andrew Jackson en bronze saluant du geste comme il fit en 1815, lors de l’ovation décernée par une foule enthousiaste au vainqueur des Anglais. Les bâtimens du tribunal se trouvent là. Dans le plus ancien, qui fut jadis le Cabildo, est aujourd’hui logée la cour suprême ; du haut de ce balcon retentit à trois reprises la proclamation par laquelle la Louisiane était cédée par un maître à un autre. Les portraits des principaux gouverneurs garnissent la salle où l’on m’introduit. Là j’apprends entre autres choses que la loi louisianaise est encore fondée sur le code Napoléon.

De la Cour suprême nous passons à un tribunal beaucoup plus modeste dont la porte ouverte sur une petite rue nous invite à entrer. Nous prenons place au milieu de visages étrangement tailladés et endommagés sous les linges qui les emmaillotent, parmi des quarteronnes suspectes, des figures patibulaires dont la couleur varie du jaune au noir. Le juge, voyant deux dames blanches, les prie courtoisement de se rapprocher de son estrade où elles trouveront des chaises, et nous assistons au jugement sommaire d’un certain Charlie, à la physionomie bestiale, qu’une demoiselle en chapeau à plumes et en cotonnade bleue accuse de l’avoir battue cruellement. Le paquet qu’elle présente renferme ses habits coupés en petits morceaux par ce « gentleman » qui a menacé de la traiter de même. Plusieurs témoins féminins d’une extrême volubilité sont entendus. Le juge, toujours galant, ne cesse de les interrompre dans la crainte que leurs révélations ne blessent les oreilles des dames blanches assez imprudentes pour s’être aventurées dans ce guêpier. Charlie ne trouve aucun argument de défense, mais il nie avec une telle fureur et de tels regards à sa victime, que le juge lui dit sévèrement : « — Vous avez l’air tout prêt à recommencer ! » — On l’emmène et il recommencera peut-être en effet après ses vingt-cinq jours de prison. Les