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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/578

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III. — PENDANT ET APRÈS LE CARNAVAL

Je dus entrer d’emblée dans la fiction qu’acceptait toute la ville, et durant deux éblouissantes journées suivre le roi de fête en fête. Le lundi gras, selon l’usage, il arriva censé d’Orient dans les passes du Mississipi. Un vapeur pavoisé se prête à la circonstance, des barques nombreuses lui font escorte, toutes les cloches sont en branle, tous les vaisseaux de la rade saluent, les drapeaux de toutes les nations flottent dans l’air qui retentit de musique. Rex, la couronne au front et le sceptre à la main, apporte la joie à ses féaux sujets. Qui est-il ? Quelle est la nuée de grands seigneurs qui l’entourent ? On s’efforce en vain de reconnaître les figures sous les masques en carton peint qui ne se lèvent jamais. Ces masques, faits avec beaucoup d’art, vous donnent l’illusion, quand il le faut, de la beauté féminine, car aucune femme ne figure tout de bon dans ces folles cérémonies de la rue. Les reines n’apparaissent qu’aux bals du soir, le visage découvert.

J’assiste à l’entrée du roi d’une des fenêtres du Pickwick-Club où le beau monde trompe les ennuis de l’attente en prenant des glaces et en causant. La police à cheval maintient sur deux rangs une populace bigarrée, l’élément de couleur dans tous ses atours. Pendant deux jours et deux nuits, ces gens-là sont sur pied ; beaucoup de masques, parmi eux, le nègre sachant se costumer à ravir avec une loque ou du papier ; les blancs se déguisent en noirs, les noirs en blancs ; des bandes de faux Indiens tatoués défilent ; les arbres sont chargés de jeunes singes à la tête laineuse, la bouche fendue par un rire d’extase.

Voici la musique militaire, l’état-major, la garde nationale, les milices, des uniformes de couleurs variées, à pied, à cheval : rouges, blancs, gris. Ce sont ces derniers qu’on applaudit le plus fort, les gris du Sud. Puis des voitures délitent, chargées de notabilités, d’hôtes étrangers de haut parage ; des bravos partent de toutes les fenêtres. Rex, qui a passé la matinée à se promener sur le fleuve d’un navire à l’autre, et dont le prétendu bagage, que se disputent les portefaix enthousiastes, a été transféré en triomphe de la barque royale à l’Hôtel de Ville ; Rex, en grand appareil, se dirige au milieu de ses ducs et de ses chevaliers vers ce même édifice, où le maire lui remet, sur un coussin de velours, les clés de la Nouvelle-Orléans. Ensuite, il cède momentanément la place à Protée que, le soir, nous verrons apparaître, coiffé d’un casque et porté sur le dos d’un griffon, à la clarté des torches brandies par des centaines de nègres en cagoules rouges. Il s’est métamorphosé, cette fois, en prince persan. Le griffon