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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/577

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vrai maître de cette capitale hispano-française, la dernière Majesté enfin qui s’impose à l’Amérique républicaine.

Sa puissance repose, comme celle de la plupart des institutions vraiment fortes, sur l’association et sur le mystère. Tous les membres des divers clubs de la Nouvelle-Orléans composent des sociétés secrètes d’un genre inoffensif et joyeux : Festoyeurs de la douzième Nuit, Chevaliers de Comus, Equipage de Protée, d’autres encore qui se partagent la distribution des plaisirs de la ville. Les Festoyeurs, par exemple, célèbrent le jour des Mois, le 6 janvier, par un grand bal, et à cette occasion offrent aux jeunes filles un gâteau où la fève traditionnelle est représentée par un bijou. Mais à l’occasion du carnaval surtout le rôle des « sociétés mystiques » devient d’une haute importance. Les invitations pleuvent et des préparatifs considérables se poursuivent sans que personne jusqu’au dernier moment puisse même soupçonner la composition du programme. C’est, entre les membres de telle ou telle société, une espèce de franc-maçonnerie, dont les devoirs folâtres m’ont paru très sérieusement acceptés ; dans chaque famille les femmes ne se permettraient jamais une question indiscrète à l’égard de leurs frères, de leurs fils ou de leurs maris, quoiqu’elles sachent fort bien à quoi s’en tenir. Si quelqu’un des chevaliers, pour mieux cacher son jeu, déclare à la veille du mardi gras qu’il va s’absenter, il est tacitement convenu que ce voyage ne le portera pas plus loin que son club.

Parmi les jeunes filles l’émotion est grande. Quelle sera la reine ? Quelles seront les reines plutôt, car Rex et Comus choisissent chacun leur compagne parmi les plus belles, les plus élégantes, les plus à la mode. Mystérieusement l’élue est avertie ; elle ignore quel est celui qui l’appelle à partager ses grandeurs ; elle ne le verra que sous un masque, mais elle est sûre qu’il fait partie de la meilleure société de la ville. On devine que pendant onze mois sur douze beaucoup de jeunes têtes travaillent et que les ambitions se donnent carrière. Evidemment toutes ces aspirantes à une fugitive royauté ne peuvent être comme les puritaines de Boston occupées par-dessus tout de culture et de philanthropie. Le mariage est encore leur but principal, un but qu’elles n’atteignent pas sans peine, la question d’argent, sous forme d’espérances, sinon de dot, n’étant pas toujours dédaignée. Aussi faut-il avouer qu’il y a peu de villes d’Amérique où le flirt soit plus répandu qu’à la Nouvelle-Orléans, flirt sans malice ni complications d’ailleurs, qui va droit son chemin et ne se propose que des fins légitimes.