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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/564

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détour on ne l’aime déjà pas assez ; sans ce détour il n’est pas probable qu’on l’aime guère. La religion de Comte n’aura jamais-beaucoup de dévots.

Quant au pouvoir spirituel destiné à propager cette religion et cette morale, Comte savait trop bien et a trop bien montré combien est fort l’individualisme moderne pour avoir grande confiance dans l’établissement d’une pareille force spirituelle collective. Est-il même à désirer qu’elle s’établisse, nous l’examinerons une autre fois ; mais ce qu’aujourd’hui nous ferons remarquer c’est que la philosophie positive, particulièrement, n’était pas apte à la fonder. Ce qui a toujours groupé les hommes, c’est leurs passions, bonnes ou mauvaises. La philosophie positive, froide comme la science, peut éclairer les hommes, les instruire et même les améliorer ; elle ne les groupera guère. Elle n’inspire pas l’exaltation, l’enthousiasme, qui fondent les églises. On m’objectera le stoïcisme, et c’est précisément au stoïcisme que je songe pour m’appuyer. Le stoïcisme a fait office de religion pendant quelque temps. Mais s’il a été si vite et si complètement, soit balayé, soit absorbé par le christianisme, c’est qu’il n’avait pas ces vertus excitantes dont je parlais ; et s’il n’a jamais été qu’une religion aristocratique, tandis que le christianisme a été si vite une religion populaire, c’est pour les mêmes causes.

Ce n’est pas à dire que l’influence de Comte n’ait pas été très grande. Elle a été immense. Adopté presque entièrement par Stuart Mill ; s’imposant, quoi qu’il en ait dit, à Spencer, ou, comme il arrive, coïncidant avec lui et s’engrenant à lui d’une manière singulièrement précise ; dominant d’une façon presque tyrannique la pensée de Renan en ses premières démarches, comme on le voit par l’Avenir de la science ; inspirant jusque dans ses détails l’enquête philosophique, historique et littéraire de Taine ; se combinant avec l’évolutionnisme, qui peut être considéré comme n’en étant qu’une transformation, — son système a rempli toute la seconde moitié du XIXe siècle, et on l’y rencontre ou tout pur, ou à peine agrandi, ou légèrement redressé, ou un peu altéré, à chaque pas que l’on fait dans le domaine de la pensée moderne. Il a rendu d’éclatans services à l’esprit humain. Personne n’a mieux tracé les limites respectives de la science, de la philosophie, de la religion et marqué le point où l’une doit s’arrêter, où l’autre commence, le point aussi où l’une, sans s’en douter, prend l’esprit et la méthode de l’autre, avec péril de tout brouiller et de tout confondre. Ces délimitations sont nécessaires et tout le monde y gagne ou doit savoir y gagner. Personne n’a mieux défini les trois tendances essentielles de l’esprit humain, qu’il