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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/563

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qui n’aurait que l’instinct social, et qui fréquenterait les hommes et qui lirait l’histoire, serait un bon citoyen, soumis aux lois, non révolutionnaire, ce qui pour vous est la moitié de la vertu, bref un fort honnête homme ; mais dévoué aux hommes, charitable, généreux, capable de sacrifice, non ; ou l’on ne voit pas trop pourquoi il le serait. Dieu permette que tous les hommes arrivent seulement au niveau moral que la morale de Comte établit ! mais encore ce n’est pas un niveau bien élevé.

On le voit bien quand Auguste Comte transforme la morale en religion. Cette religion de l’humanité est un retour inconscient à l’esprit théologique, ou, comme dit Comte, à l’état théologique. Elle ne contient pas un mot de théologie, sans doute, je l’ai dit ; mais elle procède comme l’homme procède en « état théologique », en procédant moins bien. Il faut adorer l’humanité. Cela veut dire que le plus grand danger pour chaque homme étant de s’adorer soi-même, il faut qu’il adore un grand être permanent, éternel, producteur de moralité, semblable à chaque homme, mais meilleur que lui, et qui peut être pour chaque homme un bon modèle. Un être permanent, éternel, producteur de moralité, semblable à l’homme et meilleur que lui, et modèle à imiter pour l’homme, c’est précisément ce que l’homme adore dans l’état théologique. Comme c’est lui qui fait son Dieu, et comme il le fait à son image, c’est l’humanité divinisée qu’il adore ; c’est l’humanité épurée, subtilisée, purgée de tout ce qu’elle a de mauvais, centuplée en tout ce qu’elle a de bon ; mais ce n’est pas autre chose que l’humanité. — Seulement c’est l’humanité adorée indirectement ; et voilà la supériorité de la religion théologique sur la religion humanitaire. C’est l’humanité adorée sans que l’on croie que ce soit elle qu’on adore. De tout ce qu’il y a de bon dans l’humanité on a fait un être extérieur à elle, détaché d’elle, bien autrement imposant, bien autrement séduisant aussi, auquel on s’attache de cœur, d’âme, avec passion, toutes choses que l’on ne fait pas si facilement à l’égard de l’humanité directement considérée, en songeant à la masse d’élémens parfaitement indignes d’adoration qu’elle a contenus. — Et ce Dieu nous commande d’aimer les hommes ; et nous les aimons à cause de lui, nous les aimons en lui, ce qui est plus facile que de les aimer directement. — L’homme dans l’état théologique fait donc exactement coque fait Comte ; mais il le fait d’une manière plus complète, plus puissante, avec une force d’abstraction plus grande, et de façon à ce que cela serve à quelque chose. D’instinct ou d’adresse, pour aimer l’humanité, il l’a transformée en un être adorable qui n’est pas l’humanité et qui lui commande d’aimer l’humanité. Avec ce