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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/544

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le pousse à changer. Il nous reste à étudier la dynamique sociale.

La dynamique sociale c’est une tendance constante, sous les fluctuations superficielles, à s’éloigner de plus en plus de l’animalité, de l’état d’enfance, de l’individualisme, qui sont trois choses analogues. En remontant l’histoire nous nous avisons que l’homme a été un simple animal, à très peu près, pour commencer. L’humanité a été longtemps impulsive. Elle obéissait à des besoins et à des passions sur lesquelles la réflexion n’avait pas agi. Et de même qu’il était impulsif en ses commencemens, l’homme voyait le monde comme un peuple d’êtres impulsifs. Il attribuait aux choses qui lui étaient favorables ou nuisibles des sentimens, des âmes très capricieuses, qu’il fallait encourager dans leurs bonnes dispositions ou détourner des mauvaises par de bonnes paroles. Etant animal lui-même, il voyait le monde comme un peuple d’animaux.

Plus tard il est devenu enfant, état intermédiaire entre l’animalité et l’humanité. Impulsif encore, mais déjà raisonneur, il a appris à coordonner ses idées. Le spectacle des choses, régulières, tranquilles, méthodiques, a pu n’être pas pour peu dans ce changement. Et tout de même que tout à l’heure, l’homme en cette seconde période, a vu l’univers comme il se voyait lui-même. Il y a vu un peuple d’êtres encore passionnés, mais déjà raisonnables. Les Dieux d’alors ne sont plus des animaux, des Ames obscures et bizarres, très inquiétantes ; ce sont des rois, loin encore d’être bons, mais sensés et réfléchis, aimant mieux, tout compte fait, le bien que le mal, et à qui, en somme, les priant et les servant bien, on peut se fier. L’humanité, et avec elle ses Dieux, qui sont ses œuvres et ses images, ont passé de l’animalité à l’état d’enfance.

Puis l’homme est devenu homme. Il est devenu un être chez qui l’intelligence l’emporte sur les passions. Cet homme a vu le monde d’une façon très différente encore de celle dont les hommes précédens l’avaient vu. Capable d’une très grande généralisation, il l’a vu dans son unité et son éternité. Il s’est dit qu’il était un, pensée réalisée d’un seul esprit, et éternel, pensée réalisée d’un esprit qui ne meurt pas. Idées vraiment nouvelles ! car les anciens n’étaient pas sûrs que le monde eût été créé par un seul Dieu, et en tous cas le voyaient administré par plusieurs ; et ils se figuraient volontiers des Dieux successifs, ceux-ci détrônant ceux-là et devant un jour être détrônés à leur tour. Le monothéiste est un être qui a le soupçon de l’unité du monde. C’est lui qui a découvert l’univers, et qui le premier le comprend. — Pourquoi ? Parce que lui-même est un homme tout nouveau. Il est capable d’une