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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/541

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générale de l’homme moderne et même de l’homme en général, cette sorte de distribution apparaissant déjà dans ce que nous connaissons de la philosophie antique. L’homme, — qui a toujours dit : Le monde et moi, comme s’il ne faisait pas partie du monde, — croit en effet très facilement, obstinément aussi, peut-être pour jamais, que l’univers a sa loi et lui la sienne. Quand il en arrive à ce point, qui est un progrès, de ne plus organiser le monde à son image, comme nous voyions qu’il le faisait tout à l’heure, il accorde à l’univers de n’être pas sur le modèle de l’homme ; mais il ne consent pas que l’homme soit sur le modèle de l’univers, et il s’attribue des conditions de vie, et des lois de vie toutes différentes de celles du monde. Par exemple il dira que le monde est soumis à des lois fatales et que l’homme est libre ; que le monde n’offre pas trace de moralité et que l’homme est un animal moral ; que le monde ne pense pas et que l’homme pense ; que le monde n’offre pas trace de sentimens désintéressés et que l’homme est capable d’aimer pour le seul plaisir d’aimer, etc. Ainsi se forme cette manière d’abîme entre l’homme et la nature et d’abîme entre les sciences de la nature et les sciences de l’homme qui doit être une illusion, qui n’a rien de rationnel, qui doit autant scandaliser notre raison qu’il séduit notre amour-propre. Car, que seul dans l’immense univers, un atome imperceptible ait sa loi à lui, qui non seulement soit différente des lois universelles, mais leur soit contraire ; qu’il y ait une exception radicale aux lois invariables de l’univers immense et que cette exception énorme ne s’applique qu’à un seul être tout petit et infime ; qu’il y ait deux lois de l’univers, radicalement différentes, l’une pour l’univers, l’autre pour un ciron ; on conviendra que c’est bien étrange et n’entre pas dans les manières ordinaires de raisonner et de juger du vraisemblable.

Cet abîme, évidemment fictif, il s’agit de le combler ; cet homme il s’agit de le faire rentrer dans le monde dont il se croit séparé : entre les lois de l’univers et la loi de l’homme il s’agit de renouer la chaîne ; entre les sciences de la nature et la science de l’homme il s’agit de jeter le pont.

Ce n’est pas aussi difficile qu’on le croit. Il suffit de reconnaître que l’homme se distingue de la nature par certaines supériorités, et de montrer ensuite que ces qualités supérieures ne sont pourtant que les développemens de choses qui sont déjà dans la nature, et que par conséquent il appartient bien aux lois universelles, mais seulement aux lois universelles arrivées chez lui à une plus grande complexité, à une plus grande délicatesse. De cette manière, entre l’homme et l’univers, la distinction subsistera,