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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/53

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Nous ne retirons point toute notre admiration aux héros qu’ont entraînés les égaremens de la passion ; nous sommes moins indulgens pour ceux dont l’âme même nous paraît de qualité douteuse. Les auteurs de Mémoires qui ont précédé Goethe, plus encore ceux qui l’ont suivi, ont tous fait comme lui : ils se sont acharnés à montrer que leurs actions les plus blâmables, dans l’ordre du sentiment, ne venaient ni d’une perversion ni d’un endurcissement de leur être intime, et ils ont plaidé leur cause, parfois mauvaise, comme ils ont pu, même en la compliquant d’indiscrétions et de ratiocinations qui l’ont souvent rendue pire. Goethe, lui, a recouru à un procédé plus simple et plus sûr : il a tout embelli, « idéalisé », comme on aime à dire. Il a jeté comme un voile d’or la « poésie », qu’il tirait de son imagination et de son talent, sur la « vérité » qui n’était pas toujours belle. Cette méthode lui a réussi à ses propres yeux, peut-être même auprès de ses contemporains. Mais pour qu’elle fût d’un effet durable, il aurait fallu que les correspondans du jeune homme ne collectionnassent pas ses moindres billets avec un soin jaloux ; que lui-même n’eût pas l’habitude de conserver ses papiers ; et qu’il ne se fondât pas une Gœthe-Gesellschaft dont le zèle indiscret a ouvert toutes grandes les portes de son intimité. Il aurait fallu également que Goethe fût dépourvu de cette inconsciente sincérité à laquelle obéit d’instinct un écrivain parlant de soi, et qui le fait se trahir par ses réticences autant que par ses confidences, par ses réserves autant que par sa franchise, oui, par le choix même de ses mots, par la qualité de son style, par l’arrangement de ses phrases. Or, quelque maître qu’il fût de sa plume, Goethe s’est laissé quelquefois entraîner ou gouverner par elle ; en sorte que, n’eussions-nous ni les abondantes correspondances, ni les volumineux documens qui nous renseignent, nous pourrions, même d’après les seuls Mémoires, nous faire une idée à peu près exacte de ce que fut la sensibilité de l’auteur de Werther, et en prendre assez mauvaise opinion. Que de phrases, à chaque instant, lui échappent comme autant d’aveux de sécheresse, d’égoïsme et de cruauté ! En cueillerons-nous quelques-unes, au hasard, dans le gros volume ? Voici :

Il va quitter Frédérique, dont il sait le profond amour, que son départ laissera malade, presque mourante, et qui, revenue à la vie, vouera le plus touchant souvenir au culte de l’amant infidèle. Il écrira : « Au milieu de la presse et des embarras où je me trouvais, je ne pus négliger d’aller voir Frédérique encore une fois. Ce furent de pénibles jours, DONT JE N’AI PAS CONSERVE LE SOUVENIR. Lorsque, monté à cheval, je lui tendis la main, elle