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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/50

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d’esprit alerte, assidu aux cours et capable de les juger, pourvu d’une garde-robe un peu ridicule qu’il aura le bon goût de changer à propos, attaché au dialecte de sa ville natale auquel il s’applique pourtant à renoncer, rempli de bonne volonté pour tous ; en somme, un étudiant modèle, à qui les plus sévères ne sauraient que reprocher. Mais ses camarades le voient autrement. L’un d’eux, et des plus intimes, Francfortois comme lui, écrit à un de leurs amis communs, nommé Moors :

« Si tu le voyais, tu entrerais en fureur ou tu éclaterais de rire. Je ne puis concevoir qu’un homme change aussi rapidement. Son habitude et sa conduite diffèrent du tout au tout de ce qu’elles étaient. Il est un peu muscadin, et ses beaux habits sont d’un goût si excentrique qu’ils le signalent à toute l’académie [1]. Mais cela lui est égal ; on peut lui reprocher sa folie tant qu’on veut :

On peut être Amphion et dompter les forêts,
On n’amènera pas un Gœthe à la sagesse.

« Tout ce qu’il pense et dit n’a d’autre fin que de plaire à sa gracieuse demoiselle. En société, il est plutôt ridicule qu’agréable. Il a (seulement parce que la demoiselle l’aime ainsi) adopté des porte-mains et des manières telles qu’on ne peut le regarder sans rire, et une démarche insupportable. Si tu le voyais !

… Il marche à pas comptés,
Comme un recteur suivi des quatre facultés.

« Son commerce me devient tous les jours plus insupportable, et d’ailleurs il cherche aussi à m’éviter. Je lui parais de trop petite mine pour qu’il aime à sortir dans la rue avec moi. « Que dirait le roi de Hollande s’il le voyait en telle compagnie ? » Il reste un peu avec sa demoiselle. Que le ciel me préserve des filles d’ici, car elles ne valent pas le diable. Gœthe n’est pas le premier qui ait eu l’esprit troublé par sa Dulcinée. Je voudrais que tu la visses une fois seulement : elle est la plus insipide créature du monde. Une mine coquette avec un air hautain, voilà tout ce par quoi elle a pu séduire Gœthe. »

Ajoutons que les propres lettres de Gœthe confirment ce portrait : elles sont écrites en français, en allemand, en anglais, à bâtons rompus, en petites phrases à peine intelligibles, émaillées d’exclamations, d’éclats de rire, de citations de toutes sortes ; puis, tout à coup, jaillit le moraliste ou le grammairien, et c’est

  1. Dans les Mémoires, le récit de cette métamorphose tourne tout à l’avantage de Gœthe : pas un trait n’indique qu’il ait troqué le ridicule de ses habits provinciaux contre un autre ridicule.