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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/484

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terre ait un gouvernement faible : le dernier l’était, et nous n’avons pas eu à nous louer beaucoup de nos rapports avec lui. Mieux vaut avoir affaire à un gouvernement assez fort et assez sûr de sa durée, pour entreprendre des négociations de longue haleine et les conduire à terme. On prête à lord Salisbury des intentions peu conciliantes à notre égard ; mais, comme il ne les a pas encore fait connaître lui-même, leur réalité est pour le moins douteuse. Lord Salisbury, dans sa politique extérieure, sait mieux ce qu’il veut que son prédécesseur : cela ne signifie pas nécessairement qu’il veuille des choses moins équitables. Nous avons confiance dans son bon sens.

Déjà la presse anglaise l’invite à partir en guerre contre nous au sujet du traité que nous avons conclu avec la Chine, pour fixer nos frontières communes, entre Lao Kaï sur le fleuve Rouge et un point que nous ne connaissons pas encore sur le Mékong. Il y a, au surplus, dans ce traité, beaucoup d’autres détails que nous ne connaissons pas davantage. Nous sommes disposés à nous en montrer satisfaits parce que notre gouvernement paraît l’être, et que le règlement enfin obtenu d’une question qui était depuis si longtemps pendante est, en soi, un fait heureux. Les journaux anglais en savent-ils plus long que nous-mêmes sur les termes du traité ? Non sans doute, car, s’ils savaient quelque chose, ils le diraient, et leurs renseignemens précis ne sont pas beaucoup plus abondans que les nôtres. Alors, d’où vient la mauvaise humeur qu’ils manifestent ? Ne craignent-ils pas, en l’exprimant si vite et avec un parti pris si évidemment anticipé, d’enlever d’avance toute autorité aux critiques qu’ils pourront produire plus tard ? Leur siège est fait : il faut que le traité, quel qu’il soit, justifie le déchaînement de colères auquel ils viennent de s’abandonner. C’est une chose convenue que ce traité, ou du moins le fait de nous l’avoir laissé conclure, est la grande faute de lord Rosebery, et que lord Salisbury doit la réparer. On ne voit pas trop bien comment lord Rosebery aurait pu empêcher la Chine de délimiter ses frontières avec nous, ni comment lord Salisbury pourrait nous obliger à revenir sur cette délimitation. Oh ! nous le savons bien, la presse anglaise soutient que la Chine nous a abandonné des territoires qui font partie de l’État de Xieng-Hong dont le gouvernement de la reine n’a reconnu la possession au Céleste-Empire qu’à la condition pour celui-ci de n’en céder aucune partie ; mais comment peut-on se montrer si sûr qu’il nous en ait cédé la moindre parcelle ? On conviendra que, a priori, rien n’est moins vraisemblable. La Chine ne nous a rien cédé du tout ; elle s’est bornée à nous reconnaître ce qui nous appartenait indubitablement. Toutes nos opérations, consacrées aujourd’hui par un traité définitif, ont consisté à relever, pièces et titres en mains et après vérification sur le terrain, notre frontière commune. Si nous avons obtenu quelques avantages, ce sont des facilités commerciales : encore en ignorons-nous la valeur. Souhaitons