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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/472

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impossible avec les femmes en compagnie desquelles je suis condamnée à vivre ? Plus une femme musulmane acquiert d’instruction, plus son sort devient misérable ; et cela ne cessera que le jour où, suivant le vœu de Fuad-Pacha, nous aurons enfin obtenu notre complète émancipation. Mais, croyez-moi, il ne se passera plus beaucoup de temps avant que ce cher rêve ne se réalise. Les femmes de Turquie sont en général fort intelligentes, plus intelligentes même que leurs maris ; et il se forme entre nous un esprit de corps qui ira toujours grandissant. En 1892, le Sultan nous avait ordonné de porter un voile d’une forme aujourd’hui hors d’usage, le yashmak, pendant toute la durée du Ramadan. Trois jours nous obéîmes ; mais, le quatrième jour, toutes les femmes de Constantinople, sans exception, refusèrent de porter le yashmak, et depuis lors Sa Majesté a tout à fait renoncé à intervenir dans le détail de notre toilette.

« Ajoutez-y que chez les hommes aussi, au contact de la société européenne, le désir grandit sans cesse d’un régime nouveau : la vanité de nos maris est blessée quand ils se disent qu’il leur est interdit de montrer leurs femmes, qui ont cependant de plus beaux yeux, et des bijoux plus précieux que les dames les plus à la mode du corps diplomatique. Et je vous certifie que si l’on organisait un plébiscite parmi les femmes turques, leur donnant à choisir entre leur condition présente et un régime de liberté à l’européenne, le vote serait à peu près unanime en faveur de ce dernier parti. N’est-il pas ridicule qu’un mari ne puisse pas aller dans les magasins au bras de sa femme, mais soit tenu de marcher à douze pas derrière elle ? »

Les paroles de cette dame paraissent avoir presque convaincu l’écrivain anglais : car les yeux des femmes, leur sourire, et la musique de leur voix resteront longtemps encore les armes les plus sûres du mouvement féministe. Mais on devine que, s’il avait dû s’en tenir à ses observations personnelles, M. Richard Davey n’aurait point jugé en des termes aussi amers la condition présente de la femme musulmane. Il reconnaît tout au moins que la grande majorité de ces femmes se trouvent parfaitement heureuses de la vie qui leur est faite, que leurs maris sont pour elles pleins d’indulgence et de soin, et que, sauf le droit d’aller au théâtre et dans les salons, il n’y a guère de liberté qui ne leur soit permise. « Elles peuvent passer toutes leurs journées hors de chez elles, courir les boutiques, rendre visite à leurs amies, se transporter où il leur plaît en compagnie de leurs suivantes et de leurs enfans. Beaucoup d’entre elles sont instruites, et quelques-unes même comptent aujourd’hui parmi les plus célèbres écrivains de la Turquie : telles Zafir Hanoum, qui a publié des traductions de sept langues différentes, Gulnare Hanoum et Leila Hanoum, qui ont écrit