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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/42

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évitait de contrarier. Il y marche dès ses premières années, dès l’époque où le peintre Oeser lui enseignait que la sérénité est le caractère essentiel des œuvres d’art, où il se passionnait pour Winckelmann et pour la sculpture grecque. L’influence de Shakspeare, celles de Herder et de la cathédrale de Strasbourg le détournèrent un instant de la voie entrevue : il eut sa crise romantique. Puis vinrent les « folles années » de Weimar : années consacrées aux plaisirs, à la cour, au théâtre, pendant lesquelles l’activité poétique se détend et se ralentit, et qui ne nous apportent guère qu’une médiocre et prétentieuse satire, le Triomphe de la sensibilité. C’est un orage qui le renouvelle. Il en sort transformé, sévère pour son passé, « comme un homme qui a échappé aux eaux et que le soleil bienfaisant commence à sécher [1], » ayant rompu avec la mélancolie, la violence et le moyen âge. La première œuvre importante qui date de ce réveil, c’est Iphigénie : elle en marque les tendances, qu’affirme et développe le fameux voyage en Italie, entrepris bientôt après, et qui persisteront ensuite jusqu’à la fin. Le fanatique d’Erwin de Steinbach, le mélancolique auteur de Werther, le poète mondain, un peu snob, ivre de sa gloire et débordant de vie, qui bouleversait Weimar, sont des êtres abandonnés et disparus. A leur place se dresse l’homme de génie universel, tranquille et olympien.

Qu’est-ce donc que cet olympisme qui fait, depuis cent ans, s’extasier les panégyristes ? Un « état d’âme » qui n’est point aussi exceptionnel ni aussi haut que quelques-uns le croient. Nous le trouvons, à l’état vulgaire, chez la plupart des hommes : il s’appelle alors égoïsme, tout simplement. C’est une certaine indifférence à tout ce qui n’est pas son Moi tel qu’on le désire, un parti pris d’ignorer les troubles qu’apportent avec eux les quotidiens hasards de l’existence, d’écarter de son esprit ce qui l’inquiète, de son cœur ce qui l’agite, une volonté de suivre la ligne qu’on s’est fixée sans se soucier de ce qu’il en coûte à personne. Regardez autour de vous : une foule de gens pratiquent ces principes, sans seulement s’en douter, avec la sérénité que donne l’insouciance, dans la paix de l’irréflexion. Vous ne les admirez point pour cela, tant s’en faut ; mais vous ne vous indignez pas non plus contre eux : vous les considérez comme de moyens exemplaires d’une ordinaire humanité, qui exercent sans noblesse, bien qu’avec correction, leur métier d’hommes. — Lorsqu’il eut découvert la loi normale de sa propre nature, et lorsqu’il eut pris la résolution de s’y conformer, Gœthe leur ressembla.

  1. Journal, 7 août 1779.