Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/398

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


acquérait son plein développement, les progrès de l’optique lui suscitaient de nouvelles difficultés.

Les découvertes de Young et de Fresnel reléguaient dans l’oubli le système longtemps triomphant de l’émission et remettaient en faveur la théorie délaissée des ondulations ; la lumière n’était plus l’effet produit sur notre rétine par de petits projectiles lancés dans l’espace avec une extrême vitesse, elle consistait en mouvemens très rapides de l’éther. Cette hypothèse, appuyée d’expériences précises et saisissantes, était bientôt admise par l’immense majorité des physiciens. Or, si la lumière est un mouvement, comment la chaleur qui rayonne avec la lumière, qui engendre la lumière dans les corps fortement échauffés, serait-elle autre chose qu’un mouvement ? Lorsque la lumière est absorbée par un corps noir et l’échauffé, n’est-on pas obligé d’admettre que le mouvement lumineux s’est transformé, au sein du corps absorbant, en mouvement calorifique, et, comme l’écrivait Fresnel en 1822, « que la quantité de force vive qui disparaît comme lumière est reproduite comme chaleur ? » Le feu et la lumière ont des affinités qu’aucun physicien n’a jamais osé contester ; comment le retour de la théorie de la lumière aux doctrines cartésiennes n’aurait-il pas entraîné la théorie de la chaleur dans une évolution semblable ?


IV


« Lorsqu’une hypothèse ne suffit plus à l’explication des phénomènes, elle doit être abandonnée,

« C’est le cas où se trouve l’hypothèse par laquelle on considère le calorique comme une matière, comme un fluide subtil. »

Ainsi s’exprime Sadi Carnot dans une note trouvée, après sa mort, parmi ses papiers.

Au point de vue logique, le principe énoncé par Carnot est incontestable ; une théorie physique formellement contredite par un fait bien constaté est une théorie qu’il est absurde de défendre ; mais l’histoire de la science est tissue du récit des violences que ce principe a subies ; l’esprit humain a un tel besoin de grouper les faits d’expérience en une théorie, qu’il refuse toujours d’abandonner un système contredit par l’observation ; il multiplie les ruses, les faux-fuyans, les semblans d’explication, pour tourner ou dissimuler l’objection, aimant mieux garder une théorie qu’il sait fausse que d’être livré, en l’abandonnant, au chaos de l’empirisme. S’il se décide à rejeter l’hypothèse controuvée, c’est seulement lorsqu’une autre hypothèse plus générale, plus compréhensive,est parvenue à grouper en une même synthèse