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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/382

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diction noble et pure contribuèrent au succès, mais ne le créèrent point et, la pièce fût-elle tombée à plat, je ne pourrais m’empêcher de la préférer à toutes celles du même auteur.

Je sais ce que dirent alors, ce que diraient encore ceux dont c’est le métier ou le plaisir de trouver le défaut de tout. Galatée est une étrange personne. Elle a des questions d’enfant, et presque d’idiote ; en même temps elle s’analyse avec la subtilité de Joubert ou d’Amiel. Elle demande, en montrant la chambre où elle se trouve, « si c’est ça, le monde » ; il faut lui expliquer que la chambre fait partie d’une maison, que la maison est située dans un jardin et que le jardin est dans Athènes. En même temps, cette ignorante peut nous expliquer les étals qu’elle a traversés : d’abord marbre inconscient (a cold unmovable identity), puis s’éveillant à une demi-conscience et prenant peu à peu possession de la vie. Elle ne connaît pas la différence d’un homme et d’une femme, mais elle fait la distinction entre une copie et un original, et son amour-propre souffre à la pensée qu’une autre a servi de modèle à ses traits. Elle ignore ce que c’est qu’un soldat et, sur l’explication qu’on lui en donne, le définit « un assassin à gages ». Elle sait donc ce que c’est qu’un assassin et un paiement. Ces deux mots supposent une notion rudimentaire des principaux rapports sociaux qui touchent la conservation de la vie humaine, les peines, les salaires, la circulation de la richesse avec les lois économiques qui y président. « — Le soldat, lui dit-on, ne s’attaque qu’aux forts. — Soit, mais le chasseur s’attaque aux faibles. Donc, la guerre est cruelle et la chasse est lâche. » Tant de réflexions, et de raisonnemens, et de comparaisons dans une cervelle de marbre qui ne pensait point, qui n’existait pas il y a quelques heures !

Je pourrais multiplier ces exemples. Mais à quoi bon ? Toutes ces critiques sont vaines parce qu’elles supposent déjà, de notre part, l’acceptation d’une donnée première plus improbable que toutes les autres. Aucune statue n’a jamais reçu la vie, et si cette impossibilité se réalisait, elle se trouverait dans la situation d’un nouveau-né. Avant d’apprendre à philosopher, il faudrait qu’elle apprît à parler et à marcher ; son premier pas serait une chute et sa première parole un bégaiement inarticulé. Je plaindrais celui qui soumettrait les mythes à ce genre d’examen ; il se priverait, consciemment ou non, de tout ce qu’ils contiennent de poétique et de suggestif, de charmant et de profond.

Pour Gilbert, la fable de Galatée, la statue animée, était quelque chose de plus qu’elle n’a jamais été pour l’artiste ou pour le penseur : elle donnait une forme au rêve qui le hantait, à cette création favorite déjà plusieurs fois ébauchée. C’est la femme dont