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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/379

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au plus profond de son être moral d’inconscientes réminiscences ataviques, — que son âpre mépris des hommes allait prendre une force nouvelle en passant par la bouche d’un paysan puritain du XVIIe siècle. Mais combien il est difficile à un University man, à un membre du Garrick Club de parler et de sentir comme ces hommes-là ! Pour ce qui est du langage, l’auteur a presque réussi : Dan’l Druce est une agréable mosaïque de mots anciens, une transcription ingénieuse de la pensée populaire en style archaïque et biblique. Mais le public qui applaudissait School et Society était-il assez avancé dans son éducation artistique pour goûter de telles restitutions ? D’ailleurs, les sentimens étaient-ils du même temps que les paroles ? Et, par exemple, si l’on avait posé à un contemporain et à un coreligionnaire de John Fox ou de Bunyan le problème moral sur lequel roule le drame de M. Gilbert, lui aurait-il donné la même solution que Dan’l Druce ? L’auteur croit que oui, évidemment, et moi j’incline à penser que non. Ce problème, sans être neuf, est intéressant. A qui appartient l’enfant ? A celui qui l’a engendré, puis abandonné ? ou à celui qui l’a recueilli et élevé ? C’est la conscience moderne qui tranche la question en faveur du second ; la conscience puritaine eut craint de troubler l’ordre naturel qu’elle croit l’ordre divin. Toutes choses sont réglées de toute éternité en ce monde et dans l’autre. Le père sera père en dépit de lui-même, par une sorte de prédestination, comme l’élu reste l’élu, comme le réprouvé demeure le réprouvé. Et, le cœur a beau saigner, il faut que l’arrêt s’exécute. Voilà, si je ne me trompe, la solution puritaine. Mais, pendant que nous rêvons à ces choses, par une de ces singularités qui sont caractéristiques chez M. Gilbert, la question se renverse ; par suite de complications dont l’invraisemblance dépasse tout, le vrai père devient le père adoptif et le père adoptif redevient le vrai père. Dès lors, on tombe de la psychologie dans le mélodrame et il n’y a plus de problème à résoudre.

Une scène d’amour était inévitable puisqu’il y a un jeune homme et une jeune fille. Leur conversation, — à part les jolies tournures anciennes qui continuent à me ravir, — ressemble à un jeu subtil. Dans la phrase qui vient de tomber, chaque interlocuteur saisit un mot au vol, le développe en une phrase et le lance de nouveau. Ainsi le dialogue rebondit et il ne faut pas que la balle touche terre. Cependant elle la touche quelquefois : « Je ne sais que dire ! » Ce mot qui échappe à Dorothée ne trahit-il pas l’embarras de l’auteur ? cette Dorothée est une âme neuve, candide jusqu’à la niaiserie. Elle n’est pas sûre d’être amoureuse, discute posément la question avec celui qui y est intéressé. Voilà les symptômes que j’éprouve. Est-ce l’amour ?