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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/378

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ou savamment négligée, mélange de prosaïsme voulu et de lyrisme étourdissant. Parmi ces ballades, les unes aboutissaient à une surprise, les autres n’aboutissaient à rien : c’était encore une mystification.

Gilbert offrit à ses amis du Prince of Wales une agréable bluette intitulée Sweethearts. Un jeune homme est sur le point de partir pour les Indes où il doit faire sa carrière, mais il aime une jeune fille, sa voisine de campagne. Elle n’a qu’un mot à dire et il ne partira pas, ou il ne partira pas seul. Elle ne prononce pas ce mot. Qui la retient ? Est-ce timidité, pudeur, orgueil, ou cet étrange démon de contradiction et de taquinerie qui parfois, dans l’extrême jeunesse, empêche la langue de se mettre d’accord avec le cœur ? Quoi qu’il en soit, elle le laisse aller. Trente ans se passent. Voici l’amoureux qui revient en cheveux gris. Amoureux ? Vraiment, il ne l’est plus. Comme le lointain de l’espace, le lointain des années rapetisse les objets. Sa grande passion d’autrefois lui apparaît comme une fantaisie enfantine. Il a voulu revoir l’endroit, voilà tout. Elle, elle est restée là, assise à l’ombre de l’arbre qu’ils ont planté ensemble et qui est devenu grand, gardant encore la fleur qu’il lui adonnée, fidèle au souvenir de cet amour qu’elle a paru dédaigner. Le scepticisme du vieux garçon finit par s’attendrir. Ils s’épousent, mais retrouveront-ils les trente ans perdus ?

C’est là un de ces sujets doucement chimériques que l’art d’un Octave Feuillet rendait délicieux. Le sourire et la mélancolie y devraient alterner comme le soleil et la brume dans un ciel d’automne. Or, Gilbert est un cynique délicat, mais un cynique. Il n’a su traiter que la moitié de son sujet. Dans cette comédie à deux personnages, il y en a toujours un qui se moque de l’amour. Au premier acte c’est la femme, et c’est l’homme au second. Gilbert parle, et fort bien, par sa bouche. Mais l’autre, hélas ! n’a rien à dire ou ne dit que des pauvretés. Dès cette première tentative, le jeune auteur dut s’avouer qu’il avait un grave malheur pour un écrivain dramatique : il ne pouvait ni peindre, ni faire parler l’amour. Est-ce pour se venger de lui que, depuis ce jour, il n’a cessé de le diffamer ?

Cependant, il continua ses expériences pendant les années qui suivirent. Il écrivit Broken hearts, un drame fantastique, en vers, et se prouva à lui-même qu’il avait l’aile trop courte pour voler si haut. Il voulut débarrasser la Marguerite de Gœthe de toute cette philosophie qui l’encombrait et l’obscurcissait, et il se trouva que l’idylle, ainsi dégagée et rendue au monde réel, était un plat et vulgaire fait-divers. Il essaya de l’histoire, et l’idée lui vint — probablement après quelque lecture émouvante qui avait réveillé