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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/372

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l’écorchant. Et, si misérable comédien qu’il puisse être, il fait encore, l’affection filiale aidant, illusion à l’une de ses filles : « Pauvre papa ! dit Polly, il est bon au fond… et si malin ! »

Pas d’argent à la maison ! On l’a laissé seul, et il garde l’enfant né du mariage de sa fille avec un jeune officier noble et riche, mais qui a péri (croit-on) dans la révolte des Indes. Le vieil ivrogne berce avec colère son petit-fils et lui souffle au nez la fumée de sa pipe : « Garder l’enfant ! Vraiment, en voilà une besogne pour un membre du bureau des Frères unis pour la régénération de l’humanité par la diffusion égale de l’intelligence et la division égale de la propriété ! Qu’y a-t-il dans ce pot-là ? (Avec horreur.) Du lait !… C’est pour le petit. Tout pour le petit ! Pendant qu’il se gave de lait, son pauvre grand-père n’a pas de quoi s’acheter une demi-pinte de bière ni une goutte de gin pour rafraîchir son pauvre gosier… Ah çà ! sommes-nous des esclaves, nous autres travailleurs ?… »

Et, de sa voix d’ivrogne, il chante :

Non, les Bretons ne seront jamais esclaves !

« Qu’est-ce qu’il a autour du cou ? C’est de l’or, ça, du vrai. (Berçant furieusement le petit.)… Oh ! la société ! Oh ! le gouvernement ! Oh ! la législation des bourgeois ! C’est-y juste, tout ça ? Est-ce qu’il sera dit que ce méchant, petit aristocrate dormira avec un bijou au cou pendant que son grand-père n’a pas de quoi se payer une demi-pinte ?… Non, ça ne sera pas… Je ne souffrirai pas une pareille atteinte aux droits de l’homme ! Dans cette sainte croisade des humbles et des faibles contre les puissans et les forts (Montrant le poing au baby), je frapperai un coup pour l’émancipation de l’humanité… Allons, hardi ! Il dort… Ils en donneront bien dix ronds chez le zingot, et on le retirera quand la vieille marquise aura casqué… Bouge pas, trésor : c’est bon papa qui veille sur toi. »

Tout en dépouillant le baby, il fredonne de la même voix enrouée un refrain de la nursery :

Qui qu’a couru après moi quand j’ai tombé ?
C’est bon papa.
Qui qu’a battu la place où j’m’ai fait mal ?
C’est bon papa.

Certes Eccles a fait du chemin depuis 1868. Il tient aujourd’hui sur notre gorge son pied souillé de toutes les boues de Paris et de Londres ; mais, quoique nous ayons appris à le mieux connaître, il n’y a pas grand’chose à ajouter à la peinture de Robertson, qui était presque prophétique.