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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/37

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personnes avec lesquelles vous avez maintenant des relations agréables, disait-il un jour à Eckermann, voilà ce qui pour moi compose une patrie. » Je ne songe point à reprocher à Gœthe l’absence de ce sentiment qui d’ailleurs, au temps de sa jeunesse, était presque inconnu ; si j’y insiste, c’est seulement pour montrer qu’en ces années 1810-14, il restait en dehors de l’entraînement qui gagnait tout son pays, à l’écart de la préoccupation commune, dans une sorte d’isolement.

D’autres circonstances, d’ailleurs, contribuaient encore à l’isoler.

La mort de Schiller l’avait privé du seul ami qu’il aimât peut-être réellement, du seul aussi qu’il pût regarder à peu près comme un pair ; et il voyait croître autour de sa vieillesse une génération nouvelle, dont il se sentait très différent. Sans doute, les jeunes gens de l’école romantique professaient pour lui l’admiration la plus vive. Mais ils échappaient entièrement à l’influence de ses œuvres les plus récentes et ne se rattachaient à lui que par celles de la première manière, dont il se trouvait alors fort éloigné. Bien qu’il s’en défendît, Gœthe était imbu de la philosophie française du XVIIIe siècle : eux, revenaient au christianisme, au catholicisme surtout, les uns, comme Stolberg et Frédéric Schlegel effectivement, et les autres par le désir et les aspirations. Oublieux de Werther, Gœthe avait banni la mélancolie et réglé sa sensibilité : eux, déifiaient la sensibilité et s’abandonnaient au « mal du siècle » : Novalis mourait après une brève existence toute dévorée par la maladie ; Hölderlin devenait fou ; Franz Sonnenberg se suicidait ; Ernest Schulz, le gracieux auteur de la Rose enchantée, mourait de tristesse. Comment l’Olympien eût-il pu les comprendre ? Leurs théories esthétiques, qu’établissaient Tieck et les Schlegel, rompaient avec celles que Gœthe soutenait : ils célébraient la poésie populaire et les peintres primitifs, opposant Albert Dürer à Raphaël, admirant les fresques devant lesquelles Gœthe passait, en Italie, avec un si tranquille dédain ; ils adoraient la poésie populaire, la vraie, celle dont Clément Brentano et Achim d’Arnim recueillaient de si curieux spécimens ; ils exhumaient Calderon et le proclamaient supérieur à Shakspeare, à cause de la Dévotion à la croix ; ils se pâmaient dans les nuages de la philosophie des Fichte, des Schelling, des Schleiermacher, leurs vrais maîtres ; ils étaient patriotes enfin avec passion : les Arndt, les Rückert, les Körner sortaient de leurs rangs. Tout cela étonnait fort le poète sexagénaire, qui ne manquait pas pour ces jeunes gens d’une certaine bienveillance, mais qui ne les comprenait pas. En 1808, il avait reçu la visite de Zacharias Werner et fait