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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/364

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II

Cette soirée du 14 novembre nous a été racontée par plusieurs témoins, en sorte que nous possédons les émotions de la scène et celles de la salle. Le premier acte parut gai et vivant, avec un accent d’âpre raillerie qu’on ne connaissait pas encore. Puis vint une idylle, placée sous les arbres d’un square de Londres. Quoi ! l’amour, l’amour tremblant, jeune et tendre, au cœur de cette ville de boue, de brouillard et de fumée ! l’amour si près d’eux qu’on aurait pu le toucher ! L’impression était d’autant plus agréable et plus vive que le public, toujours indiscret en ce qui touche la vie privée de ses favoris, connaissait les sentimens de l’acteur et de l’actrice. C’était une vraie lune de miel, « une lune tout entière » qui éclairait ce duo d’amour dans un bocage de toile peinte. Là-dessus les cœurs se dilataient et tout allait bien ; mais on ne savait quel accueil le public allait faire au « Perchoir des hiboux ». Ce perchoir, c’était l’image, prise sur le vif, d’un de ces clubs que j’ai désignés comme les chefs-lieux du pays de Bohème. Or, les « Sauvages » (comme se désignaient eux-mêmes les membres du Savage Club), ceux du Garrick, du Fielding, de l’Arundel, étaient là en force. De quel œil verraient-ils leur propre caricature ? On fut bientôt rassuré par les rires qui éclataient en volées ininterrompues. A un certain moment un des personnages principaux a besoin d’une demi-couronne pour payer un cab qui doit le conduire au bal. Comme il n’a rien en poche, il demande la somme à un camarade : « Je ne l’ai pas, répond l’ami, mais je vais me la procurer pour vous. » Il s’adresse à un troisième qui fait la même réponse. La question fait le tour du Club jusqu’au moment où, dans le fond d’une poche, se trouve enfin la bienheureuse demi-couronne qui repasse de main en main, dans l’ordre inverse, pour arriver enfin à celui qui en a besoin, après avoir été empruntée et prêtée dix fois. L’aventure était réelle. Représentée sur la scène, elle parut irrésistiblement comique et fut comme le turning-point, la crise heureuse après laquelle on accepta et on applaudit tout. Le trait est peu de chose, mais il est caractéristique. C’est la bohème en raccourci, ne rien avoir et tout donner.

Du moment que les « hiboux » trouvaient si plaisante la peinture fidèle de leurs mœurs et de leur repaire, qui paraissait, pour la première fois, sur le théâtre, pourquoi les gens du monde se seraient-ils formalisés de ce qui se passe d’extraordinaire et d’incongru chez lord et lady Ptarmigant ? Ce genre de diffamation comique n’était pas nouveau. Bulwer avait donné l’exemple,