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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/361

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bien près d’être un raté. Il avait trente-six ans et il luttait contre le mauvais sort avec une obstination qui tournait à la colère. Fils, petit-fils, arrière-petit-fils d’acteurs, il avait passé les premières heures de sa vie parmi les comédiens de province, dans cet horizon à la fois étroit et mouvant, dans ce monde de nomades bourgeois dont j’ai essayé de peindre les misères et les joies. Décidément, les misères l’emportaient. Le père de Tom était directeur du Circuit de Lincoln et finit par renoncer à l’entreprise. Quant au jeune homme, il était monté tout enfant sur les planches, mais, à ce qu’il semble, sans montrer de talens extraordinaires. Plus tard, sa spécialité fut de contrefaire les Français : une bien pauvre manière de faire rire les gens. Enfin, quoiqu’on essaye de nous tromper à cet égard, il est évident que c’était un acteur médiocre.

À dix-neuf ans, sur la foi d’une annonce lue dans un journal, Robertson s’embarque pour aller chercher au fond de la Hollande une place de sous-maître dans une pension. Après d’indicibles souffrances dont il parlait gaiment et d’expériences curieuses qui devaient profiter à l’auteur dramatique, il est rapatrié par un consul charitable et vient reprendre sa vie, qui se résume ainsi : un repas et trois rôles par jour. En 1851, il est à Londres, tachant de gagner sa vie. Il a écrit une pièce, A Night’s Adventure, qui, par un coup de chance, est acceptée et jouée. Mais elle échoue. Il échange des impertinences avec le directeur Farren, son seul patron, et le voilà encore à la mer. Tantôt il aide son père, qui fait des efforts désespérés pour tenir ouvert un théâtre de banlieue ; tantôt il remplit, çà et là, d’infimes engagemens. Il va à Paris avec une troupe qui n’est payée que le premier samedi. Il est quelque temps souffleur à l’Olympic, il traduit des pièces françaises, compose des farces, amoncelle de l’exécrable besogne pour laquelle il n’y a pas toujours marchand. Quand la faim le presse, il vend sa copie, pour quelques shillings, au libraire Lacy, dont on ne saurait dire si c’était un naufrageur ou un sauveteur. Car ces quelques shillings, c’était, après tout, le pain quotidien pour celui qui les recevait, et Lacy n’était pas sûr de rentrer dans ses déboursés.

Il a jeté dans une de ses comédies l’amer souvenir de ses années de début et de l’objection qui l’accueillait partout : « Vous êtes bien jeune, mon pauvre monsieur… Certainement, dans un sens, ce n’est pas votre faute, mais que voulez-vous ? Nous avons pour fournisseurs M. un tel qui a 60 ans, M. *** qui en a 70 et M. X… qui en a 80. Le public est habitué à eux et ne veut pas entendre parler d’autre chose, et nous nous sommes fait une règle de ne jamais employer un auteur âgé de moins de 55 ans. Pour le